55 personnes périssent dans des conditions atroces à Casablanca
L'absence de normes de sécurité dans l'usine de fabrication de matelas à l'origine du lourd bilan
Publié le : 27.04.2008 | 14h36
«Effroyable» ! Cinquante-cinq personnes, selon les chiffres officiels, ont trouvé la mort dans des conditions atroces, alors que douze autres ont été grièvement blessées, suite à l'incendie survenu samedi dernier dans une usine (Rosamor ameublements) spécialisée dans la fabrication de matelas, située dans la zone industrielle de Lissasfa (préfecture des arrondissements de Hay Hassani), dans la périphérie casablancaise.
En l'espace de quelques minutes seulement, cette usine de quatre étages et qui compte plus de deux cents ouvriers, s'est transformée en un brasier infernal. Selon des rescapés de la catastrophe, les ouvriers se sont trouvé prisonniers des flammes et de la fumée très dense qui montaient du rez-de-chaussée. «Tout s'est passé très vite.
Ceux qui se trouvaient dans les étages supérieurs ne pouvaient pas s'échapper à cause des matelas entreposés dans les escaliers et qui ont rapidement prix feu», raconte Hassan, 22 ans, hospitalisé au Centre hospitalier Hassani. D'autres témoins affirment également que, pour mettre fin au vol des matières premières, le propriétaire de l'usine verrouille toutes les portes après l'entrée de son personnel. Une situation qui a compliqué l'évacuation de l'usine au moment de l'incendie ainsi que l'intervention des sapeurs-pompiers, et qui a été à l'origine de ce lourd bilan.
Aveuglées et asphyxiées par la fumée, mais surtout affolées, les victimes avaient peu de chance de s'en sortir de cet «enfer», selon l'expression des rescapés. Ceux qui n'ont pas pu trouver une solution rapidement, notamment casser le grillage des fenêtres et sauter dans le vide, sont morts dans la douleur: certains ont été asphyxiés, les autres calcinés.
D'autres rescapés doivent leur vie à la présence d'esprit de certains citoyens et maçons qui ont ouvert une petite brèche dans le mur de l'usine, du côté d'une maison limitrophe en construction. «Les flammes et la fumée étaient insupportables. Les victimes criaient et nous envoyaient des signes pour les sortir de cet enfer. La scène était effroyable», raconte un citoyen qui a fait partie d'un groupe de sauvetage volontaire.
Pour venir à bout des flammes, les éléments de la protection civile ont dû batailler pendant plus de trois heures. Outre la nature inflammable des matières premières de l'usine, Mustapha Taouil, commandant régional de la protection civile de Casablanca, a affirmé que l'absence des mesures de sécurité en vigueur dans ce type d'activités industrielles a sérieusement aggravé la situation. Selon des témoins, l'intervention des éléments de la protection civile a été un peu lente à cause de l'absence d'eau sur les lieux. Les citernes étaient obligées de faire de longs allers-retours pour s'approvisionner en eau. Un autre responsable de la protection civile a affirmé que plusieurs anomalies au niveau de la protection contre les incendies ont été relevées notamment la défaillance des extincteurs ainsi que la présence d'un plan de sauvetage. Ce même responsable a corroboré la version avancée par certains ouvriers et témoins affirmant la fermeture des portes de chaque étage.
Pis encore, des témoins affirment aussi que le propriétaire ordonnait à ses employés de faire sortir la matière première de l'usine avant de sauver leur peau. Devant l'usine éventrée, l'heure est au deuil. Les familles des victimes, venues des bidonvilles avoisinants pleurent leurs morts à chaudes larmes. Mères, pères, frères et sœurs, les visages fermes et les regards hagards n'en croient pas leurs yeux et n'arrivent pas à assimiler ce qui leur arrive. «Mon fils m'a chaleureusement salué avant de partir à l'usine. Je savais qu'il travaille dans des conditions peu favorables, qu'il gagne peu d'argent, mais je n'ai jamais imaginé qu'il finira dans des conditions pareilles», se lamente une femme.
En effet, selon plusieurs témoins, les conditions de travail dans ce site ne sont pas des meilleures. La plupart de ceux que nous avons contactés affirment que leur salaire ne dépasse, dans les meilleures conditions, les 250 DH la semaine. Les ouvriers sont entassés dans des espaces étroits et l'aération laisse à désirer. L'incendie de Lissasfa, l'un des plus meurtriers à Casablanca et qui rappelle celui de la prison d'El Jadida, survenu il y a quelques années, et qui a fait également une cinquantaine de victimes, met encore une fois en évidence le problème du respect des normes de sécurité dans nos usines.
D'autant plus que celui-là existe dans une grande zone industrielle censée être en avance en terme de respect des normes. Il met également le doigt sur le problème des autorisations d'exercer, sachant que ces dernières sont données après plusieurs visites effectuées par des commissions spécialisées qui regroupent plusieurs représentants de différentes administrations dont également la protection civile. Plusieurs anomalies sont relevées par ces commissions mais les autorités préfèrent parfois fermer l'œil. Dans certains quartiers voisins de l'usine, c'est le grand deuil. Les familles pleurent leurs proches comme cette jeune femme qui n'arrête pas de traiter le propriétaire de l'usine ainsi que les éléments de la protection civile de tous les noms, les accusant d'avoir tué son frère. A côté d'elle se tient la fille de la victime, âgée d'à peine trois ans. Ne sachant pas ce qui se déroule autour d'elle, la petite enfant se contente de sourire.
A quelque pâté de maisons, la famille de Saïda, une autre victime reçoit déjà les condoléances des proches et des voisins. Abdellah, le frère de Saïda, travaille également avec elle à l'usine. Heureusement pour lui, il est en congé maladie. «Ce sont essentiellement les couturières qui travaillent au quatrième étage qui comptent beaucoup parmi les victimes. Les conditions de travail sont lamentables», affirme le frère. De son côté, son père, un homme plutôt sage, affirme que c'est le destin qui a choisi sa fille.
Si certaines familles avaient déjà été fixées sur le sort de leurs proches, d'autres n'avaient pas cette «chance». Jusqu'à une heure tardive de la nuit du samedi, ces familles erraient entre les centres hospitaliers et la morgue. Profondément touchés, surtout les mères, ils s'accrochaient à la moindre petite lueur d'espoir. Dès qu'ils s'assurent que leurs proches portés disparus ne sont pas dans un centre, ils se dirigent illico presto à l'autre centre dans l'espoir de retrouver les siens sains et saufs. Et chaque visite d'un centre les rapproche un peu plus de l'évidence: la morgue, synonyme de la fin.
En effet, une foule immense se trouvait devant la porte de la morgue de Hay Rahma. Là aussi, pleures, cries, larmes et aussi attentes atroces sont omniprésentes sur les lieux. Les familles, dont les proches n'ont pas été identifiés, doivent faire un test ADN. Selon certains témoins, à l'intérieur de la morgue, le spectacle des cadavres calcinés est ahurissant. Pour tout le monde, familles des victimes et autorités, la nuit du samedi était très longue.
Par
Mohamed Akisra | LE MATIN
Un incendie monstre qui a mobilisé tous les intervenants pour venir à bout des flammes. Le décompte macabre se poursuit et le risque est grand que la liste des victimes s'allonge davantage. Les responsabilités devront être déterminées suite à l'enquête diligentée