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mise à jour : 09 février 2010, 19h09 GMT
 
 
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Reportage
Rio de Janeiro ou les harmoniques musicales du siècle
 Publié le : 26.11.2009 | 15h49
   
 
 
Rio de Janeiro n'a pas dérogé à sa réputation de mégapole colorée et dorée. En cet automne 2009, entre chien et loup, charriée par un valet de vagues matinales elle s'est réveillée le vendredi 2 octobre aux nouvelles, aux bonnes nouvelles.
 
Attendues, guettées des nuits entières, saluées enfin dans une furieuse liesse populaire, ces dernières lui apportent du baume au cœur : l'arrivée des Jeux Olympiques de 2016. Lorsque annonce a été faite ce jour là du choix de Rio par le Comité international olympique (CIO), écartant ainsi de la compétition les villes de Madrid, de Tokyo et de Chicago, ce fut comme un coup de gong retentissant, un joyeux tonnerre qui s'est abattu sur la ville. Le comité de sélection, réuni au complet à Copenhague, faisait ainsi litière des ambitions américaine, japonaise et espagnole. Rio de Janeiro incarna immédiatement la cité dans laquelle, modernité exige d'un Brésil en quête de lui-même, se sont projetés les rêves des millions de citoyens de par le monde. Une explosion de joie a couvert la ville entière, on l'entendait jusqu'au fin fond des quartiers huppés de Leblon. Les dizaines de milliers de «carioca », regroupés en foule compassée sur la plage de Copacabana, se sont sentis enfin soulagés, car l'histoire leur a rendu hommage.

La longue et blanche plage, qui va de la praia de Leblon , longe ensuite sous forme d'un chapelet chatoyant les « praia » d'Ipanema, Arpoador, la concentration régulée de Copacabana, et Praia do Leme, a abrité – dessinés en couleurs différentes sur le sable - les cinq cercles géants et enchaînés qui constituent l'emblème des Jeux Olympiques. Dans «l'hinterland » plus ou moins reculé, non loin de la célèbre Lagoa Rodrigo de Freitas et jusqu'à Botafogo, on entendait retentir les échos des spectacles organisés sur la plage. Depuis la nuit du 2 octobre, groupes de danseuses et danseurs se croisent et rivalisent d'ingéniosité créatrice, ils forment un confluent de couleurs qu'un vol d'oiseau peut déjà percevoir de loin, mais sur lequel se jette le dévolu scintillant de tous ceux qui, le cœur serré, se sont mis en position d'attendre le résultat final de Copenhague. « Yes, we can » a lâché le président brésilien Lula, venu spécialement dans la capitale danoise… «Jamais le Brésil et Rio dans les précédentes candidatures aux J.O. n'a été mieux préparé qu'aujourd'hui.

Il n'y a pas seulement en anglais que l'on peut dire «Oui, nous pouvons», a-t-il martelé. Son rêve traduit en fait l'espérance collective, il s'est transformé en réalité, il a derechef transformé le peuple du Brésil qui, les yeux rivés sur des écrans géants, l'émotion chevillée au corps, une indescriptible joie mâtinée d'optimisme exprimée, n'avait de cesse d'affronter son nouveau destin. La « Cidade maravilhosa» a donc doublement triomphé. Ces moments vécus comme des aphorismes ont vite fait de changer, à tout le moins dans ces heures décisives, le destin d'une nation.

Un président issu du peuple, représentatif et pur produit d'une culture populaire, enraciné dans la réalité politique et sociale de son pays, soixante trois ans, barbe garnie de vieux prophète. Il s'appelle Luiz Inacio Lula da Silva. Venu en 2002 presque par inadvertance à la tête de l'Etat en prenant de court beaucoup de ses adversaires, narguant les capitales, il gagne aujourd'hui son pari : projeter son pays au-delà du simple événement sportif, relever les défis de la croissance, redonner leur fierté aux plus de 192 millions de Brésiliens. C'est peu dire, en effet, que l'écho reçu à Rio de cette ultime décision du Comité International Olympique, sera immense et porteur. Il dépassera les frontières. Il a déferlé comme un puissant courant marin, secouant les vieilles certitudes des uns et des autres – notamment des Européens calfeutrés dans l'expectative –, il a remodelé en fin de compte le visage des politiques unilatérales, jusque-là mises en œuvre et ne concédant aux pays non européens, dont le Brésil, qu'indifférence, voire amertume. Tant et si bien que le président, tout à sa gouaille et son sourire, n'a pu s'empêcher de déclarer, pince-sans-rire : « J'ai 63 ans et jamais je n'ai vécu un moment où le Brésil était dans une telle santé économique, où les Brésiliens avaient autant confiance en eux-mêmes. Nous allons changer les bidonvilles en banlieues, changer nos mentalités, donner une chance à la jeunesse. Et les J.O. seront un accélérateur… ».

Voici donc une profession de foi ! Elle nous renvoie au visage un autre Brésil. Lancée du haut de l'hémicycle glacé de Copenhague, elle annonce tout un programme. Ce serait donc se méprendre sur la volonté d'un chef d'Etat, et naturellement d'un pays tout entier mobilisé, que de feindre ne pas y croire, à cette vertueuse conviction, ou de lui prêter quelque velléité. Le président Lula n'a pas sacrifié à la démagogie pour dire que «les Jeux Olympiques seront l'accélérateur», il a simplement assuré qu'ils seront un accélérateur, entendu par là que le Brésil, contredisant les mauvaises langues, ne table guère sur les Jeux pour conduire son développement, mais qu'il n'en fait qu'un élément parmi d'autres pour mieux asseoir son ouverture sur le grand large. Le propos, inspiré désormais d'une conviction et d'une réalité économique et sociale, ne manquera pas d'agacer, et c'est tant mieux, ces vieux gnomes du Fonds monétaire international qui, des années durant, se sont gaussés du modèle brésilien, il coiffera aussi au poteau les « peine-à-jouir » de la rigueur économique. Les Jeux Olympiques incarnent donc une victoire du peuple brésilien, ils suivront deux ans après la Coupe du monde de football, prévue au Brésil au cours de l'année 2014. Pour la première fois dans l'histoire, et ce n'est que justice rendue, une ville prestigieuse d'Amérique du Sud comme Rio de Janeiro les abritera.

A l'extérieur du Brésil, on n'aura à vrai dire que peu mesuré l'impact qu'un tel choix a pu produire sur les habitants, sortis la nuit du 1er et 2 octobre, plongés dans un concert infini de joies, retenant leur souffle et pleurant tout à la fois d'émotion. «L'âme généreuse du Brésilien va faire les olympiades les plus extraordinaires que le monde ait jamais vues ». L'écho d'une telle prophétie s'est répercuté en même temps que les immenses marées de fierté qui ont couvert la longue plage de Copacabana. C'est un vaste écho marin d'optimisme venu s'engouffrer dans les dizaines de concerts qui, organisés spontanément et dont celui de Lulu Santos, la « bateria » de l'école de Samba Salgueiro, ont tout juste, subrepticement, livré l'avant-goût d'une furieuse fête populaire dont seul le peuple brésilien a le secret.

La ville de Rio constitue un énorme bras de mer, entouré de montagnes et d'eau, bordé par la baie de Guanabara, sur lequel s'allonge le célèbre pont qui conduit à Niteroi, et en face par l'océan Atlantique. Elle a vocation de métropole. Ce sont des kilomètres de littoral qui la bordent de l'aéroport international, construit dans les années cinquante, jusqu'à Sao Conrado, formant une sorte d'arc-en-ciel lumineux. Les quartiers qui composent Rio de Janeiro, enchevêtrés dans le même schéma urbain, mais différents les uns des autres, expriment tous leur propre originalité, leur autonomie architecturale et spatiale, leur mode de vie. Ce sont quasiment des villes dans la ville. Elles marient architecture traditionnelle et exigence moderne de construction. Du pont de Rio-Niteroi (Président Costa e Silva) jusqu'au bout de l'Avenue Delfim Moreira, ce sont en fait plusieurs kilomètres de plages. Les avenues, les artères et les rues ont été construites selon un ordonnancement géométrique qui obéit à coup sûr à une cohérence spatiale. La perpendicularité est la règle, la ville se concentrant sur le rivage et donnant le dos à un vaste et immense univers forestier, parti de la célèbre forêt Tijuca et étendu ensuite du Golf Club au Tunnel Santa Barbara.

Sous un ciel pommelé, Rio de Janeiro s'apprête à recevoir quelques premières fines gouttes de pluie. Sous un soleil timide et frileux qui peine à se monter, souffle un vent frisquet. La ville bouge et gronde même. Sur le sommet du Corcovado -d'une hauteur de 710 mètres- s'abattent des reflets contradictoires, mélange d'océan et de soleil, ils donnent à la ville une luminosité singulière et, surtout, permettent à la statue du Cristo Redentor («Christ Rédempteur») de mieux se hisser : immense monument de pas moins de 38 mètres dressé comme une vestale, veillant jour et nuit sur la ville et sa population.

A quelque endroit que l'on se trouve dans Rio de Janeiro, là où les gratte-ciel et les building ne le peuvent dissimuler, on aperçoit « l'ange gardien » de Rio dont l'édification remonte à 1931, année de l'inquiétude internationale, et à laquelle avait contribué un sculpteur français du nom de…Paul Landowski. Notre regard est happé par ce patrimoine architecturale qui est à la mémoire de la ville ce que le brassage est à l'histoire du Brésil. La statue du Christ Rédempteur est considérée comme l'une des « 7 nouvelles merveilles du monde » par les internautes. En face du Corcovado, écrasant aussi de ses hauteurs et de son poids la baie de Rio, on voit le « Pão de Açúcar » (Le Pain de sucre) - auquel les Indiens avaient d'abord donné le nom de Pau-nd-Acuqa - et la grande baie de Guanabara.

Ces deux mythes de la ville, immobiles et monuments silencieux, se regardent depuis des années comme deux chiens de faïence, ils donnent aussi à la ville sa pleine assurance. La ville de Rio abrite « intra muros » quelque 7 millions d'habitants, mais en compte à vrai dire près de 13 millions avec l'aire urbaine. Tant et si bien qu'elle est considérée comme la deuxième plus grande agglomération du Brésil après la mégalopolis qu'incarne la gigantesque São Paulo. On prend pied dans le quartier aux apparences cossues, moderne et vivant de Leblon. Il prolonge Ipanema.

Ses rues animées, ses commerces, ses magasins dernier cri, de mode, de services divers, les innombrables cabinets dentaires, les salons de soins, ses supermarchés , ses « buvettes » spécialisées en tous genres et en rares et exotiques fruits, ses estaminets au charme incomparable, ses chaussées admirablement entretenues, ses hommes et femmes décontractés, volubiles au sourire généreux, libres et responsables, ses feux rouges ordonnés et respectés, ses taxis jaune et noir, bref un havre de vie et de « paisibilité » recherchée que cette cité est devenue depuis quelques années, transformée en « paradis » où s'est implantée une communauté humaine en quête de qualité de vie. C'est une toile de rues, tissées et dessinées de manière régulière, parallèles et perpendiculaires comme à New York, le visiteur ne perdant jamais le sens d'orientation, se retrouvant davantage.

On franchit et traverse le territoire d'Ipanema, ensuite celui de la mythique courbe balnéaire de Copacabana qui est à la mémoire universelle ce que le mythe est à l'humanité. Cette plage de près de 5 km de long, incarne la vie, les défis de l'extravagance aussi. La piste à piétons qui longe la plage est empruntée toutes les heures de la journée et de la nuit. Tantôt par des sportifs, hommes et femmes, personnes âgées engoncés dans leur tenue colorée, torse nu, l'allure athlétique bien mise en évidence, «Apollon» dorés du «new age», enfin libérés de tous tabous. Tantôt par les habitants de la ville qui perpétuent une tradition de la marche et de la découverte renouvelée, tâtent du sable et devisent avec les marchands de bibelots et de souvenirs.

Autrefois, dans les années nostalgiques de l'après-guerre, Copacabana incarnait les vertus du mode « glamour » et des tentations débridées en tous genres, la vie étant bon marché et la perception occidentale, bâtie sur de tenaces préjugés, faisant d'elle une île d'exotisme extatique. Non qu'elle ait en quoi que ce soit perdu ses « charmes discrets » ou rompu avec son statut d'incomparable «Cidade maravilhosa», mais elle traduit en somme l'évolution d'un Brésil qui est passé à un autre stade de développement. L'édification en 1923 du Copacabana Palace, considéré alors comme le plus luxueux et prestigieux hôtel de toute l'Amérique latine, donnait en quelque sorte dans une démesure rédhibitoire. Aujourd'hui, le palace n'en démord pas de ravir la vedette aux autres prestigieux établissements qui se sont hissés à son ombre, dans un style «art déco» mais « décatis» qui , toutefois, continuent à recevoir la classe moyenne de la population brésilienne et les nombreux touristes. La corniche, avec une température plus que clémente de pas moins de 30°, connaît une affluence à nulle autre pareille, notamment lors de la période de Noël et du nouvel An.

Nous sommes à Niterói, de l'autre côté de la baie, chez un couple typique : Penha et Luiz qui nous gratifient d'un dîner mythique, dont la saveur nous languit encore, le churrasco, accompagné d'une fraîche et traîtresse Caïpirinha maison, mitonnée des mains de Luiz, maîtres des céans, ce soir. En chemise et décontracté, parangon de générosité et de vertu s'il en est, Luiz a soigneusement préparé son churrasco (barbecue). Il l'a édifié avec art dans le petit jardin caressé par une bise d'autant plus douce qu'elle nous plonge dans une sérénité totale. Son épouse, qui incarne la douceur de femme du terroir, de ce Brésil chatoyant et doux, s'est parée de ses meilleurs atours et a dressé une table conviviale. Le mari découpe et prépare les morceaux de bœuf, les enfile quand il faut dans les épées qu'il met sur le feu et nous sert au fur et à mesure, avec une geste et une esthétique à toute épreuve. Salades et farofa traditionnelle accompagnent ce mets que l'on peut, à vrai dire, comparer et peut-être mieux apprécier que dans les « churrascarias » renommés de Rio, comme Porcão d'Ipanema, Marius de Leme, ou même l'Estrela do Sul. Penha et Luiz incarnent le couple ordinaire de Rio, symbole de la classe moyenne Ils ont accompagné l'évolution de leur pays, participé aussi à sa transformation depuis le départ des militaires jusqu'à Lula.

Le cérémonial du repas à Rio de Janeiro, comme partout dans le Brésil, n'a pas son équivalent. Il est presque un « acte de foi ». A l'image des brassages qui façonnent la société, la cuisine brésilienne constitue une subtile synthèse, un mariage de traditions, portugaise, indienne, africaine, arabe même puisque les petits restaurants libanais y fleurissent, italienne et même slave. Rio est en effet un réceptacle convoité pour ces différences culinaires. A chacun sa bourse et ses goûts, les restaurants les plus prisés comme le Satiricon ou autre côtoient les restaurants ordinaires et économiques, comme le Fellini et toute une chaîne d'établissements familiaux : les plus prisés par les Brésiliens sont les nombreux restaurants « au kilo », impressionnants buffets où l'on se sert à gogo, où l'on règle ensuite au poids et selon la quantité choisie.

Autant dire qu'ils défient toute concurrence en termes de qualité-prix. Le buffet est incomparable, feijoada, viande séchée, feijao tropeiro, carne de sol, cuscus paulista, churrasco, mineira, etc. A Rio, on mange aussi sur le pouce, debout même dans les « lanchonetes » ou « padarias », on y déguste à Leblon de merveilleux jus chez l'inimitable « Bibi », logé dans deux ou trois mètres carrés, gardien d'une tradition qui offre une centaine de jus de fruits pressés, de la Guarana au Coco verde et aux sucos et vitaminas…Rien ne marie mieux l'art culinaire et le paysage que cette soirée passée chez Penha et Luiz à Niterói, presqu'île détachée de Rio mais prolongeant la baie par un pont de 13 kilomètres. On aperçoit à la fois le mont Corcovado et le Pain de sucre.

A quelques encablures presque, la vue est imprenable, dès lors que l'on escalade le «Parque de la Cidade».
Ce soir, l'eau est lumineuse. Reflet de la lune, complice aussi du silence elle n'est secouée que par le léger flot agité et le tangage de l'immense paquebot qui, régulièrement, dans un mouvement aller-retour incessant, transporte les « Niteroiense » qui travaillent à Rio et rentrent dormir à Niteroi. Il y a quelques années, Niteroi a été dotée d'un Musée d'art contemporain (Museu do Arte Contemporanea) dont l'image, dès l'aéroport déjà, est déclinée sur certains panneaux et qui constitue la fierté de la ville. L'architecte Oscar Niemeyer, concepteur de ce musée aux rondeurs d'une soucoupe volante, n'avait peut-être pas assez de « mots » forts pour exprimer, la main ingénieuse, la propension créative d'un symbole curviligne, une sorte de « sanctum santorium » qui nous renvoie en face, pour peu que l'on y prête attention, à l'image du Pain de sucre.

Entre le rocher et le monument d'art, il y a comme la quête du temps…
Rio serait-elle Rio, sans ses favelas, érigées au sud ? A l'achèvement du parcours, sur l'avenue Niemeyer bordée d'hôtels haut standing, un point de rupture surgit, il sépare le quartier chic à droite, et tout droit en face la favela de Vigidal et un peu plus loin Rocinha, considéré comme la plus importante de l'Amérique du Sud, parce qu'elle abrite pas moins de 120.000 habitants. Toute une vie s'est organisée dans ces quartiers qui sont le produit d'un développement urbain mal planifié, mais où l'Etat, bon gré mal gré, investit pour éradiquer la pauvreté, offrir aux populations de meilleures conditions de vie. Paraboles de télévisions, grosses installations de climatisation, des murs décorés, les favelas, à bien y regarder, ne sont pas aussi transites dans la misère que certains se complaisent à le dire. Il y a désormais un autre regard qui est jeté sur les favelas, héritage d'une autre époque.

On quitte ce quartier pour se rendre à Lapa, au cœur de qui s'apparente à un « Greenwich village » à New York, ou encore le Quartier Latin de Paris. Il y respire la décontraction et toute une culture de la convivialité. Il est connu et célébré comme le haut lieu de l'art et de la culture, de la « bohème carioca » qui réunit aussi artistes, peintres, musiciens et autres créateurs ouverts au grand public. Un charme irrésistible, en effet, dans un décor de demeures décadentes, de rues usées voire délabrées, des files de « botecos » qui placent des tables et des chaises à même la rue, sur les trottoirs. Les amitiés et les liens se nouent facilement dans ces endroits, image d'un Brésil convivial et fraternel. Le quartier Lapa, objet d'adulation de toutes et de tous, transpire aussi la culture, traduite par la présence d'icônes architecturales comme les «Arcos da Lapa», vieil aqueduc datant du XVIIIe siècle, transformé ensuite en ligne de chemin de fer, reliant notamment le quartier avec Santa Teresa.

Le soir, bars et cafés théâtres de ce vieux quartier rivalisent de créativité et de vie. Les discothèques avoisinent des cafés thématiques, les habitants de Rio comme aussi des milliers de touristes s'y retrouvent, les terrasses sont bondées et l'écho d'échanges et de discussions, passionnés et ardents, couvrent alors de sa sourde chape ce «village » reclus dans la ville qui symbolise simplement l'expression la plus vive de la culture.

Qui n'a vu un grand match de football à Rio, n'a donc pas saisi l'entière dimension de la ville. Un match n'est pas seulement un match, voire même le match. Mais une tellurique secousse humaine, un puissant courant d'émotions. De surcroît, quand il oppose les deux «titans» du championnat national (brasileiro), irréductibles adversaires emblématiques du derby, Flamengo et Fluminense, sur les gazons de l'un des plus célèbres stades au monde, le Maracanã, on est ébaudis ! Il pleut, mais cela n'empêche pas les fans des deux équipes, aguerris, lâchés comme des hordes sur le macadam mouillé qui borde le stade, de rugir sous des torrents d'eau. Cette «torcida rubro-negra», hallucinée, brandissant d'immenses banderoles et les effigies rouge et noir du club du Flamengo, affronte les supporters de Fluminense. Sur leurs dents, crispés et armés, les policiers sont sur des charbons ardents. Avec Adriano, l'Imperador, aujourd'hui vedette du stade, adulé par les Cariocas, l'émotion est à son comble ce jour. Il marquera les deux buts mortels contre Fluminense, il mettra un point d'honneur à donner satisfaction aux « torcedores » venus l'acclamer, il transformera le Maracanã en une énorme caisse de résonance.

C'est une marée de mains qui s'agitent dans un sens ou dans l'autre et la pluie, battante et persistante, n'a pas empêché les 80.000 spectateurs, emmitouflés sous la pénombre, ou à ciel ouvert, d'accompagner le match dans une fougue que l'on ne voit jamais ailleurs, de crier et de vociférer. C'est un carnaval de slogans. Ce sont également des centaines de banderoles rouge et noir qui se déploient sous les huées dont l'écho profond transcende les murailles en cercle du stade bâti comme un colisée. Mêlées aussi, elles zèbrent les tribunes et, partout où le regard se projette, il se perd dans l'incandescence et la démesure.

A Mangueira, la plus célèbre école de Samba est implantée dans un quartier populaire où se bousculent taxis, petits autobus et une population chauffée à blanc. On ne peut décrire Rio sans penser à son carnaval et aux préparatifs organisés toute l'année dans divers centres et écoles de Samba. A Mangueira, pépinière s'il en est, les cariocas préparent cette fête toute l'année. Ce soir, on y répète les chansons, exécute les danses et les percussions dans une ambiance survoltée ! Immense salle carrée, cerclée d'un balcon rectangulaire où se tiennent quelques privilégiés qui assistent au spectacle et au défilé organisés au sol sous forme de farandole, sous l'œil d'un « Vieux » maître, gourou au sifflet pendu et sous la surveillance des « segurança » (sécurité) qui, le regard rivé sur la foule, ne laissent rien passer d'anormal. Un code d'honneur, silencieux et visible, s'est instauré. Les jeunes danseuses expriment leur joie et tournent en queleuleu, vibrionnant à loisirs, épanouies et nourries d'une culture de la vie.
Au mois de février, à la faveur du célèbre Carnaval, les meilleures d'entres elles défileront à l'ombre de chars immenses et de carrousels dantesques pour défendre les couleurs de leur école.

Le regard, fut-il si spectral, ne peut embrasser d'un seul tenant la réalité bigarrée, colorée et peut-être complexe d'une cité comme Rio. Celle-ci constitue à coup sûr pour tous ceux qui s'y rendent « l'expérience la plus importante de leur vie ». Claude Lévi-Strauss, ne disait-il pas justement : « Je chéris le reflet, fugitif même là-bas d'une ère où l'espèce est à la mesure de son avenir et où persiste un rapport adéquat entre l'exercice de la liberté et ses signes » ? Dont acte…

Rio de Janeiro-Hassan Alaoui
   
 
   
  Par Rio de Janeiro-Hassan Alaoui | LE MATIN
   
 

 
 
 
 
 
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