Interview Aloys Kamuragiye, Représentant de l'UNICEF au Maroc
«Il faut des politiques publiques et des lois amies de l'enfant»
Publié le : 18.11.2009 | 14h07
Le bilan des actions menées en faveur de l'enfance avec le représentant de l'Unicef au Maroc.
Le Matin : A l'occasion du 20e anniversaire de la Convention des droits de l'enfant (CDE), quelle est votre appréciation de la situation des enfants au Maroc ?
Aloys Kamuragiye : Permettez-moi tout d'abord de rappeler que l'UNICEF est l'agence mandatée par les Nations unies pour le suivi de la mise en œuvre de la Convention des droits de l'enfant. Cette année, nous vivons une date historique. La convention fêtera ses 20 ans. Pour l'UNICEF, cet anniversaire est une opportunité pour saluer les résultats atteints dans les différents pays et de rappeler les défis auxquels nous continuons de faire face.
Quel est aujourd'hui le bilan dans le Royaume ?
Globalement, le bilan est assez positif. Le Maroc a indéniablement accompli des progrès notoires en ce qui concerne la situation des droits de l'enfant. Ces réalisations sont visibles dans différents domaines notamment ceux du droit à la protection, à l'éducation, à la santé et à la participation. Ces progrès se sont manifestés, sur le plan normatif à travers notamment l'adoption du Plan d'action national de l'enfant (PANE), du nouveau Code de la famille, la réforme de la loi sur la nationalité qui permet à la mère de transmettre la nationalité à ses enfants nés d'un père étranger et de celle de la justice pénale par l'harmonisation de ses dispositions avec la Convention des droits de l'enfant. Sur le plan des réalisations, l'on peut citer aussi l'adoption du Code du travail et sa mise à niveau avec les conventions du Bureau international du travail (BIT). L'Assurance maladie obligatoire constitue aussi un acquis pour l'enfance marocaine puisque les soins néo-natals et maternels sont désormais pris en charge. A cela s'ajoute, sur le plan programmatique, l'extension de l'expérience de Dar Al Omouma dans le cadre de l'Initiative nationale pour le développement humain (INDH) qui contribuera fortement à la réduction du taux de la mortalité maternelle, néo-natale et infantile. Ceci en plus du début de conception d'un système intégré de protection de l'enfant qui se traduit par la mise en place des Unités de protection des enfants victimes de violence, d'exploitation et d'abus.
Qu'en est-il des défis ?
Comme j'ai dit, le bilan est globalement positif. Mais force est de constater que sur certains volets, les progrès n'ont pas été aussi rapides. C'est le cas particulièrement du dossier de la mortalité maternelle et infantile dont les taux demeurent inquiétants, de celui de la faim cachée, de la chute de la qualité de l'école qui se traduit par des niveaux de décrochage et d'échecs scolaires très élevés, du travail de l'enfant et de la participation de l'enfant et du jeune de manière générale au développement du pays.Totalement confiants quant à la capacité du pays à affronter ces défis.
Justement, comme vous venez de le dire, l'éducation demeure aujourd'hui un grand défi pour le Maroc. Plusieurs tentatives de réformes ont été lancées sans aboutir à des solutions durables ... Le secteur de l'éducation fait aujourd'hui face à plusieurs défis de taille dont celui de l'efficience. Le taux de scolarisation dépasse aujourd'hui les 93%. Ce qui est un grand acquis pour la généralisation de l'éducation. Mais, ce qui préoccupe particulièrement l'UNICEF actuellement, c'est la qualité de cette éducation que ce soit au préscolaire, au primaire et encore au secondaire. Le faible rendement du secteur résulte de plusieurs facteurs, dont la qualité même de l'enseignement. Le fait de quitter l'école vient aussi, entre autres, du fait que les élèves et les parents se rendent compte que le contenu de l'enseignement ne bénéficie pas à leurs enfants. A cela s'ajoutent différents problèmes liés à l'école en elle même, comme la violence qui décourage les enfants, ou encore l'environnement scolaire surtout pour les filles qui ne trouvent pas les commodités nécessaires, les toilettes, etc. Il y a aussi un problème d'efficience externe du système éducatif dans le sens où les enfants qui en sortent ne sont pas toujours suffisamment outillés pour accéder au travail en vue de s'insérer dans la vie socio-économique du pays. Cette situation soulève la problématique de l'adéquation entre le contenu de l'enseignement et sa qualité par rapport aux besoins du marché du travail. L'UNICEF donne tout son appui pour améliorer la qualité de l'enseignement. Le programme d'urgence du ministère de l'Education a pris en considération cet élément et les expériences soutenues par l'UNICEF sur le terrain ont prouvé qu'il est possible de venir à bout de ce problème si nous adoptons une approche intégrée. Avec les autres agences du système des Nations unies, nous donnons tout l'appui possible pour la concrétisation sur le terrain du programme d'urgence.
L'autre problème qui se pose et que vous avez soulevé dans l'analyse de la situation de l'enfance au Maroc effectuée par l'UNICEF concerne les niveaux élevés de la mortalité maternelle et infantile. Quelle est aujourd'hui votre appréciation de la situation?
Effectivement, nous ne pouvons pas dissocier la santé de l'enfant de celle de sa mère. C'est pourquoi il est important d'intervenir sur les deux volets. Aujourd'hui, le taux de la mortalité maternelle demeure encore élevé. En général, et malgré l'extension de la couverture vaccinale avec un taux dépassant 90%, près de cinq enfants sur 100 meurent encore avant l'âge de 5 ans dont la moitié avant le premier mois. Ils sont surtout victimes d'infections respiratoires aiguës et de diarrhées. La malnutrition est aussi une cause de décès précoce. Et la chute du taux de l'allaitement maternel exclusif jusqu'à 6 mois à seulement 15% en 2006 est très inquiétante. Cependant, nous demeurons confiant quant à la capacité du gouvernement à dépasser cette situation. Le ministère de la Santé s'est doté d'un plan de réponse pour la période 2008-2012 dont l'une des principales composantes vise la réduction de la mortalité maternelle et infantile afin que le Maroc puisse être au rendez-vous en 2015, date à laquelle le monde procédera à une évaluation des progrès pour l'atteinte des objectifs du millénaire pour le développement.
L'exploitation sexuelle, économique, le travail des enfants, la violence à l'égard de l'enfant… sont aussi des tabous qui «ont sauté» ces dernières années mais qui mettent la société devant de nouvelles formes de violence. Comment pensez-vous que le Maroc pourra mettre fin à ces fléaux ?
Comme vous l'avez bien souligné dans votre question, il s'agit là de problèmes qui concernent toute la société et non pas une seule partie prenante. La question de l'exploitation économique et sexuelle ainsi que la traite des enfants interpellent aussi bien la communauté, la société civile que le gouvernement et toutes les organisations œuvrant dans le domaine de l'enfance. Les statistiques témoignent que plusieurs milliers d'enfants ne jouissent pas de leur droit à la protection. L'UNICEF appuie le gouvernement du Maroc à travers le ministère du Développement social, de la Solidarité et de la Famille ainsi que d'autres ministères et la société civile pour la concrétisation d'un système intégrée de protection de l'enfance. L'objectif de ce système est de prévenir les atteintes aux droits des enfants et la réhabilitation de ceux dont les droits à la protection seraient atteints. Nous œuvrons donc avec les autres partenaires au développement du Maroc pour appuyer la mise en place d'un environnement protecteur pour l'enfant. Avec le ministère du Développement social, de la Famille et de la Solidarité, nous avons lancé, comme je l'ai souligné, l'expérience des Unités de protection de l'enfance à Casablanca et à Marrakech. Ces unités sont des espaces d'interventions des différents acteurs concernés par la protection de l'enfant. Leur évaluation nous permettra de tirer les leçons appropriées pour initier le système de protection intégré.
Les spécialistes du domaine de l'enfance soulignent qu'en plus des anciens problèmes, les défis relatifs à l'enfance ont aujourd'hui de nouveaux visages. Partagez-vous cet avis ?
Parfaitement. La nature de l'approche pour l'application de la Convention des droits de l'enfant prend en considération le niveau de développement de chaque pays. Le Maroc est considéré depuis quelques années parmi les pays dits à revenus intermédiaires. Cette classification nous permet de reconnaître tous les efforts fournis et les progrès atteints par le pays aussi bien sur les plans économique que social. Elle nous permet aussi de mieux orienter notre travail avec les partenaires nationaux. Nous considérons que vu les progrès atteints sur plusieurs registres et les moyens dont dispose le pays, nous sommes plus appelés à concentrer nos efforts mutuels sur des dossiers particuliers et stratégiques tels que le renforcement de capacités des partenaires en différents domaines: le suivi et évaluation, le plaidoyer, l'analyse des politiques économiques et sociales en tenant en compte dans ces analyses la situation des enfants. Nous sommes appelés dans les années à venir à produire davantage de connaissances sur des domaines qui ne sont pas forcement couverts aujourd'hui.
Pourriez-vous nous citer des exemples concrets ?
Nous estimons que les politiques publiques doivent être développées avec une sensibilité aux droits de l'enfant. En des termes plus clairs, il faut des politiques publiques et des lois amies de l'enfant. Cette approche nous met devant un autre défi aussi important qu'est celui d'un budget ami de l'Enfant. Nous sommes convaincus que la clé de notre succès réside dans l'élaboration d'un budget de l'Etat sensible aux droits de l'enfant. Sur ce registre, nous félicitons l'Observatoire national des droits de l'enfant qui a initié cette année, avec un comité de suivi comprenant plusieurs départements ministériels, et pour la première fois au Maroc une étude portant sur le budget de l'Etat et l'enfant. Ses résultats seront bientôt finalisés et nous permettront d'entamer les discussions avec tous les partenaires qui auront pour finalité d'aboutir à l'élaboration d'un budget ami de l'enfant. ------------------------------------------------------------------------
Les succès de la coopération Maroc-UNICEF
La coopération entre le Maroc et l'UNICEF date de plus de 50 ans. L'actuel cycle de coopération couvrant la période 2007-2011 a été à l'origine de plusieurs succès. En effet, plusieurs modèles d'intervention ont vu le jour dans les laboratoires du terrain. A titre indicatif, je citerais l'expérience de Dar Al Omouma, cette maison d'attente qui permet à des femmes de douars situées loin des centres hospitaliers d'être accueillies gratuitement, avec un membre de leur famille, dans un espace convivial pour pouvoir accoucher sous surveillance médicale. Plusieurs vies de femmes et d'enfants ont pu être sauvées aujourd'hui grâce à ce modèle qui est en phase de généralisation dans le cadre de l'Initiative nationale de développement humain et par les ministères de la Santé et de l'Intérieur. L'autre expérience dont nous sommes particulièrement fiers est celle du processus qualité. Ce processus est parti de l'idée simple que l'école est l'affaire de tous et que pour améliorer les conditions et le contenu de l'apprentissage, il est impératif d'associer tous les acteurs, les enfants en premier mais aussi les parents, les enseignants, les associations et autres. Dans les sites pilotes, ce processus a permis de réduire de plusieurs points les taux de déperdition scolaire chez les filles et les garçons. Le programme d'urgence du ministère de l'Education a intégré cette composante. D'autres initiatives sont aujourd'hui lancées comme c'est le cas de l'Unité de protection de l'enfance, de l'inclusion sociale des jeunes, de l'éducation parentale. Nous attendons la fin de la phase d'expérimentation pour en tirer les leçons et la faisabilité sur une échelle plus large. Ces succès sont le fruit de l'intelligence collective des différents partenaires associés à ces initiatives. Nous sommes plus que jamais convaincus que la valeur ajoutée de notre intervention se situe au niveau de l'appui technique que nous donnons à nos partenaires et la valeur des idées que nous soumettons pour initier de nouvelles expériences. ---------------------------------------------------------------------------
Les jeunes, un autre défi pour le Maroc
Plus de 51 % de la population marocaine sont âgés de moins de 25 ans et 31 % âgés entre 10 et 24 ans. C'est un capital démographique stratégique dont dispose aujourd'hui le pays. «Cette richesse peut constituer un bonus pour le pays comme elle peut représenter un boulet. Le Maroc a pris la bonne décision d'entamer cette année l'élaboration d'une stratégie intégrée de jeunesse selon une approche multisectorielle et participative», souligne le représentant de l'UNICEF au Maroc. Ce dernier précise que l'UNICEF et l'UNFPA (Fonds des Nations unies pour la population) appuient fortement cette initiative. Selon lui, «seule une approche holistique permettra de cerner la situation des jeunes et de développer une réponse programmatique appropriée de nature à permettre leur épanouissement physique, psychologique, cognitif, émotif, spirituel, social et culturel dans un environnement sûr et favorable garantissant l'accomplissement de leurs droits et faisant d'eux des acteurs pleinement engagés dans le développement de leur pays ».