Par une simple lettre au bureau politique, Abderahmane Youssoufi annonça le 27 octobre 2003 son retrait de la scène politique. «Au terme du processus électoral (…) j'ai décidé de me retirer de l'action politique et, par la même, de démissionner de l'Union
On disait la décision attendue du Premier secrétaire de l'USFP, pourtant l'effet de surprise était garanti. Le compagnon de lutte de Mehdi Benbarka et de Mohamed Fkih Basri, prendra sa décision en solitaire préférant se retirer sur la pointe des pieds.
Aucun inventaire, aucune recommandation n'accompagnent cette décision «irréversible» que les membres du bureau politiques s'empresseront d'entériner. Un communiqué du même bureau politique s'arrêtera sur la symbolique de l'acte du premier homme de l'USFP sans en expliquer les raisons. Celles-ci étaient pourtant devinées de tous ceux qui ont suivi les péripéties du parti socialistes durant les cinq dernières années et constaté les spasmes qui secouaient le corps fragilisé de ce parti par une série de crises internes et de mouvements de frondes. L'échec, même relatif du parti socialiste aux dernières élections municipales, allait apporter le coup de grâce et précipiter les événements, jusqu'au retrait annoncé du chef. L'événement, largement commenté, valut à Youssoufi des attaques directes et frontales que relayait la presse et dont on disait les inspirateurs les propres collaborateurs du Premier secrétaire.
Les défaites subies successivement à Rabat et à Casablanca, fiefs de l'USFP, coûtèrent cher à l'homme, rendu coupable d'avoir imposé la candidature de son poulain Khalid Alioua à Casablanca, malgré l'hostilité quasi générale.
Les frustrations et les déceptions contenues éclatèrent au grand jour à la proclamation des résultats définitifs, notamment ceux des présidences des communes, dont la part de l'USFP dans les grands centres urbains se réduisait en peau de chagrin. Youssoufi est aussitôt rendu responsable de tous les maux du parti socialiste. La perspective du septième congrès de l'USFP paraissait redoutable. L'homme craignait-il véritablement le grand déballage, où a-t-il agi en homme blessé, dépité par tant de cruauté de la part des siens? Personne ne le saura, car Abderrahmane Youssoufi restera muet sur les motivations de son geste. Son départ ne semblait pas inspirer un grand sentiment de regret chez ses amis de l'appareil du parti. Il s'en trouvera même parmi les militants socialistes, membres du bureau politique et, de fait, comptables des décisions qui s'y prennent, qui n'hésiteront pas à désigner l'étendue désastreuse de la gestion de l'USFP quelques jours seulement après son retrait.
La succession, était visiblement assurée et Mohamed Yazghi qui de par les statuts du parti devait continuer à gérer les affaires courantes du parti, était tout désigné à prendre la place du chef. Une affirmation très vite mise en doute. Coup de théâtre, le nom d'Abdelouahed Radi surgit sur la scène. On présenta le Président de la Chambre des représentants comme un rival potentiel de Yazghi.
On en fera des gorges chaudes, meublant le vide d'une période ramadanesque. Manipulation ? Tentative de pression sur le second de Youssoufi qui caressait le rêve, à l'ombre de Abderrahim Bouaâbid et à la mort de celui-ci, de prendre la place du chef?… Toutes les hypothèses restent plausibles. Les négociations s'organisaient bel et bien dans les coulisses entre membres du bureau politique et leur futur patron. De longues nuits de palabres et un consensus final scellèrent le destin de Mohamed Yazghi qui se retrouvera un mois, jour pour jour, après la démission de Youssoufi à la tête du parti socialiste.
Véritable apparatchik, membre du bureau politique depuis vingt sept ans, grand connaisseur des arcanes de l'USFP et architecte de son organisation actuelle, le ministre de l'Aménagement du territoire, de l'eau et de l'environnement dans le cabinet de Driss Jettou accédera au statut défendu bec et ongles par ses fidèles du parti., Habib Malki, Khalid Alioua, Fathallah Oualalou, ceux-là même, qu'on disait derrière le retard qu'a pris son élection à la tête de l'USFP, se retrouvèrent à ses côtés lors de sa première sortie médiatique dans les nouveaux habits du chef un samedi 29 novembre à Rabat. Mohamed Yazghi, prenant sa revanche sur l'histoire qui l'avait cantonné durant de longues années dans le rôle de second, au point que certaines mauvaises langues disaient qu'il n'en sortira jamais, présentera devant les médias ce que sera la plate-forme d'organisation future de l'USFP. Un discours pompier.
Des idées connues, beaucoup de déclarations d'intention… En somme, rien de véritablement concret. Les sujets délicats sont soigneusement éludés. La perspective du septième congrès est annoncée comme date cruciale devant marquer la nouvelle naissance de l'USFP. Le grand déballage est, une fois de plus évité, durant ces longues semaines d'attente et de négociations. La commission administrative du parti n'est convoquée que trois semaines plus tard. Pendant ce temps, Mohamed Yazghi s'emploiera à tempérer les ardeurs de ses amis, à calmer les esprits surchauffés et tentera de gagner du temps pour lui. Dans son projet pour l'USFP naissante il proclame l'ouverture et prône la réconciliation. Les déboutés, les frustrés et les démissionnaires sont conviés de retrouver leur place au sein de la maison socialiste.
Il promet la réorganisation des structures sur la base de la démocratie interne. Pourtant, il acceptera de faire des compromis et évitera soigneusement d'intervenir pour stopper l'hémorragie des deux organes de presse du parti.
Mohamed El Yazghi héritera d'une USFP malade, affaiblie par les querelles intestines auxquelles on lui prêtera un rôle actif. Arrivera-t-il à ramener la paix dans la maison socialiste et à redresser la barre au sein d'une USFP dont la côte de popularité semble avoir beaucoup faibli depuis que le parti a intégré le gouvernement ?
L'équilibre est, en effet, difficile à maintenir entre la volonté de conserver l'image d'un parti autonome, soucieux des préoccupations populaires et la réalité du terrain imposée par la gestion de dossiers délicats et la prise de décisions parfois impopulaires. Youssoufi s'y était pourtant appliqué durant tout son mandat au gouvernement. Ce qui lui vaudra une avalanche de critiques. On parlera de ses hésitations, de son manque de courage à prendre des décisions. Youssoufi avouera que la tâche était rendue difficile par la composition même de son équipe gouvernementale. Une équipe hétérogène mue par des motivations et des intérêts souvent divergents.
Yousoufi parti à la retraite, l'USFP se retrouvera face à elle-même. Son successeur à la tâche difficile à l'heure où la crédibilité des partis politiques est largement atteinte. Les mois à venir nous diront si le nouveau patron a une stratégie de rechange pour son parti. Le septième congrès national est programmé au printemps de la nouvelle année 2004. Le destin de Yazghi et de son parti se jouera véritablement à cette date.
Par
Khadija Ridouane | LE MATIN
Youssoufi parti à la retraite, l'USFP se retrouvera face à elle-même.