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Réinitialiser les relations entre la Turquie et l'Union européenne

Javier Solana
Ancien Haut représentant de l'Union européenne pour la politique étrangère et la sécurité et ancien Secrétaire général de l'OTAN. Il est aujourd'hui Distinguished Senior Fellow en politique étrangère au Brookings Institution et président de l'ESADE Center for Global Economy and Geopolitics.

Réinitialiser les relations entre la Turquie et l'Union européenne
Il y a cinq mois à peine, Oussama ben Laden était vivant, Hosni Moubarak contrôlait l'Égypte avec fermeté, et Zine El-Abidine Ben Ali dirigeait la Tunisie avec une main de fer. Aujourd'hui, la rébellion populaire et le changement politique ont gagné toute la région. Nous sommes les témoins d'une répression brutale des manifestations en Syrie et au Yémen, de l'entrée de troupes saoudiennes au Bahreïn et de la bataille continue pour la Libye.

Pour l'Europe, le Printemps arabe devrait se recentrer sur une question passablement éludée ces derniers mois : les bénéfices d'une adhésion entière de la Turquie à l'Union européenne.
Compte tenu des considérables opportunités offertes par les circonstances actuelles, les avantages d'une accession de la Turquie devraient être évidents pour l'Europe.

Avec la réélection de Recep Tayyip Erdoğan au poste de Premier ministre de la Turquie, et la Pologne, un pays qui connaît bien l'importance de la position stratégique de l'Europe dans le monde, et qui doit prendre la présidence de l'Union européenne à la fin du mois, il est temps pour la Turquie et l'Union européenne de réinitialiser les négociations sur l'adhésion turque. Le bien que la Turquie peut apporter à l'Europe était visible avant même le Printemps arabe. L'Europe est culturellement diverse par définition, donc la diversité est la destinée de l'Europe. Et, si l'Europe veut devenir un acteur global actif, plutôt qu'un musée, il lui faut le regard neuf de la perspective et l'énergie du peuple turc.

L'Europe d'aujourd'hui est à la fois plus importante et différente de l'Europe de 1999, lorsque la Turquie fut invitée à entamer son processus d'adhésion. Elle traverse aussi une profonde crise économique, qui a éclaté à peu près au même moment que l'approbation du Traité de Lisbonne – conçu pour accommoder l'élargissement de l'Europe. Si le traité avait été approuvé en 2005, comme cela avait été prévu, il aurait été en place depuis six ans, et les pressions de la crise sur la gouvernance économique de l'Europe – si visibles dans les problèmes récents de la zone euro – auraient été bien plus faciles à gérer. Mais l'Union européenne est toujours confrontée à des problèmes, les solutionne et continue d'avancer.

Aujourd'hui, nous n'avons pas de trésorerie, mais nous sommes sur le point d'avoir quelque chose de similaire. De même, la Banque centrale européenne a des capacités aujourd'hui que personne ne pouvait imaginer en 1997, par exemple. L'un des défis majeurs que l'Europe doit encore gérer est la migration, qui deviendra un problème d'autant plus important avec le temps. Entre aujourd'hui et 2050, la main d'œuvre européenne va diminuer de 70 millions. Il nous faudra la migration et des frontières européennes ouvertes pour maintenir notre économie – et il nous faudra aussi tenir tête aux mouvements populistes européens qui voudraient chasser les «étrangers». La Turquie d'aujourd'hui a aussi considérablement changé depuis 1999, à la fois politiquement et économiquement, et cela est directement lié au processus d'adhésion à l'UE.

En effet, sans l'attrait de l'UE – de sa «puissance douce» – de tels changements ne seraient jamais arrivés.
Économiquement, la Turquie est désormais dans le G20 – et y joue un rôle efficace. Politiquement, la Turquie a émergé en tant que leader régional, un rôle qu'elle prend extrêmement au sérieux.
Avec les dernières élections parlementaires et une nouvelle constitution qui doit être approuvée, la Turquie est à la veille d'un moment historique. J'étais membre de la Commission constitutionnelle espagnole qui rédigeât la Constitution espagnole en 1975 et 1976 à la suite de la mort de Franco, donc je sais ce que cela représente de passer d'une dictature à une démocratie – et combien il est important que la constitution soit consensuelle.

Les relations entre l'UE et la Turquie débutèrent avec un accord d'association signé en 1963. Les négociations d'adhésion ont commencé et 35 «chapitres» - couvrant tout depuis l'agriculture, la concurrence, l'environnement, l'emploi, la politique sociale et au-delà – doivent être étudiés. Nous avons d'ores et déjà ouvert 19 chapitres – un chiffre moindre que ce que nous aurions aimé. Mais le vrai problème est que nous n'en avons clos qu'un seul, et pire encore, le rythme des négociations est ralenti. En fait, rien ne s'est produit dans la deuxième moitié de 2010. J'espère que des progrès significatifs vont être réalisés en 2011.
La Turquie et l'UE ont besoin l'une de l'autre. L'UE représente aujourd'hui 75% des investissements étrangers en Turquie et environ la moitié de ses exportations et de son tourisme. De même, la sécurité énergétique de l'Europe dépend de la coopération avec la Turquie sur le transit du pétrole et du gaz naturel en provenance d'Asie centrale et du Moyen-Orient.

Nous avons aussi besoin l'une de l'autre politiquement. Les voisins de la Turquie sont nos voisins ; ses problèmes sont les nôtres. Les bénéfices sécuritaires et les avantages stratégiques d'accepter l'adhésion de la Turquie seraient nombreux pour l'UE, à commencer par la relation entre l'UE et l'OTAN, dont la Turquie est membre depuis longtemps. De même, l'engagement de l'UE dans les problèmes actuels de la région Méditerranée serait bien plus facile à gérer en concertation avec la Turquie. En Bosnie Herzégovine, une coopération Turquie-UE est fondamentale pour parvenir à une solution durable. En 1999, la Turquie ne voulait pas devenir candidate à l'adhésion parce que ses dirigeants pensaient que les conditions seraient trop difficiles. J'y étais ; j'ai parlé avec le Premier ministre Bülent Ecevit à minuit, puis avec le président Süleyman Demirel.

Et deux jours plus tard, Ecevit était à Helsinki pour déclarer officiellement le désir de la Turquie de devenir membre de l'UE. Et nous avons dit : la Turquie sera membre de l'UE. J'ai soutenu la signature de ce document ; je le referai aujourd'hui.
En ces temps difficiles et imprévisibles mais pleins d'espoir, le monde a besoin que la Turquie et l'UE travaillent ensemble. Cela ne veut pas dire de se réunir de temps en temps pour décider de comment gérer un certain problème. Cela implique quelque chose de plus profond et de mieux défini. Cela implique l'admission de la Turquie dans l'Union européenne. C'est mon rêve, et je continuerai de me battre pour qu'il devienne réalité.

Copyright: Project Syndicate, 2011.
www.project-syndicate.org
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