Agriculture familiale

Le réseau des initiatives agro-écologiques est sur orbite

Publié le : 3 février 2013 - Rachid Tarik, LE MATIN

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Échanger sur les conduites de culture agro-écologiques, avoir accès à des formations, apprendre à conserver et à échanger les semences paysannes, garantir les produits pour donner confiance aux consommateurs et s’informer sur les enjeux de la production agricole durable.
Tels ont été les principaux objectifs des rencontres nationales pour le lancement du Réseau des initiatives agro-écologiques Maroc (RIAM).

Une rencontre organisée dernièrement à Salé par l’association «Salamoustaqba» (Salé Avenir), avec le soutien de l’Agence pour le développement agricole et l’association Terre Humanisme Maroc. «Le mouvement agro-écologique est une action pour se libérer du monopole imposé par les multinationales agro-alimentaires sur notre alimentation», a lancé Ismail Alaoui, président de l’Association de développement du monde rural (ADMR).
 «C’est aussi une réponse aux “produits usinés”, tels que les sodas, les ships, les fast foods, qui sont des aliments à l’origine de maladies : cardiovasculaires, obésité et autres», a rétorqué Sabah Benjelloun, consultante en nutrition humaine et développement.

Pour Fatouma Ben Abdenbi, présidente de Terre Humanisme Maroc, «l’agriculture productiviste peut nourrir, mais en même temps peut aussi affamer, lorsqu’elle n’est pas pratiquée de manière non durable comme l’exploitation non rationnelle de l’eau et des sols.»
Aujourd’hui, l’agriculture marocaine consomme plus de 80% de l’eau tandis que les terres ont été appauvries comme partout ailleurs par la monoculture qui tue la diversité.
L’agro-écologie est bien plus qu’une simple alternative de production agricole. Fondée sur une approche pluridisciplinaire et globale, c’est à la fois un mouvement social et un ensemble de pratiques agricoles, basées sur des actions durables aux dimensions économique, sociale et environnementale.
Agriculture naturelle, biologique, l’agro-écologie est dans un dilemme entre production traditionnelle, insuffisamment efficace, et des pratiques modernes coûteuses et insoutenables pour les paysans. Pour exemple, il faut 10 calories d’énergie fossile pour produire une calorie de nourriture et la fabrication d’une tonne d’engrais nécessite, aujourd’hui, deux tonnes de pétrole.

Un rapport des l’Organisation des Nations unies (ONU), rendu public en 2010, reconnaît que l’agro-écologie peut répondre au problème de la faim dans le monde, à l’amélioration de la santé et à la nécessité d’adaptation au changement climatique.
À l’échelle nationale, depuis des années, des projets agro-écologiques associatifs ont été initiés par plusieurs acteurs : l’Association Rif pour le développement local et durable de Bellota (ARDB) et le Groupe d’études et de recherches sur les énergies renouvelables et l’environnement (GERES) dans la région de Chefachaouen, Terre et Humanisme Maroc à Dar Bouazza, Swani Tiqa dans la région de Rabat, etc. Il existe aussi des initiatives privées : «Jardin Saytlia», «Jardin de Zineb», etc.  
Bien que certains acteurs se connaissent, l’intérêt de créer davantage de liens à l’échelle nationale s’est exprimé comme un réel besoin.

Le lancement du RIAM a été aussi l’occasion pour les participants de discuter de la conservation des semences locales, menacées par les multinationales. Ces sociétés imposent l’utilisation de semences, qui deviennent en même temps un pouvoir pour faire pression sur les paysans. «Il ne faut plus se limiter à la conservation de la semence, il faut penser à une stratégie de production des semences du producteur au consommateur», a indiqué un producteur agricole.
Lors de ces rencontres nationales, il a été également question du système participatif de garantie (SPG) agro-écologique. Ce mode de certification regroupe des organisations qui unissent leurs efforts afin d’offrir aux consommateurs une forme alternative de garantie par rapport aux organismes privés de certification.

Dans un pays encore majoritairement rural, caractérisé par une agriculture familiale tributaire de l’aléa climatique dans lequel plus de 90% du territoire est concerné par l’aridité, l’agro-écologie présente une véritable solution au droit à l’alimentation et à la santé, une solution à la pauvreté et à l’exode rural. En valorisant le statut et les savoir-faire paysans, elle permet le maintien de la population rurale sur ses terres ainsi que le développement d’emplois ruraux et la création d’activités génératrices de revenus pérennes dans le cadre d’une relocalisation de l’économie, en favorisant les relations directes entre producteurs et consommateurs. «Avec l’impact du changement climatique, le débat public sera de plus en plus impacté par le discours agro-écologique. Il est important que le mouvement agro-écologique initié au Maroc pèse sur ce débat. Aujourd’hui, à travers le RIAM, il y a des porteurs de cette vision et il est important qu’ils se fassent connaître», ont souligné les initiateurs de ces rencontres nationales.


Questions à Zineb Benrahmoun

«Le changement est bénéfique à tous les niveaux»

Les défenseurs de l’agro-écologie affirment que ce nouveau mode de production agricole peut remplacer l’agriculture productive et donc nourrir tout le monde. Partagez-vous cette thèse ?
Je ne partage évidemment pas cette thèse qui revient toujours ! L’agriculture productive existe et s’étend avec pouvoir depuis plusieurs années dans le monde, pour éradiquer la faim. A-t-elle réussi à nourrir tout le monde ? Et s’il y a assez à manger, cela se fait-il à quel prix (énergétique, intrants chimiques, appauvrissement des sols, irrigation à outrance, conservation dans les frigos) ? Est-ce que satisfaire nos besoins, c’est produire en excès puis jeter dans les poubelles ? Parle-t-on de la qualité des aliments qui remplissent les marchés ? Parle-t-on des macrosystèmes de production et de transformation qui ont leurs propres paramètres, jusqu’à éliminer les petites structures paysannes progressivement ? Il ne faudrait pas voir la défense de l’agro-écologie comme une vision passéiste et une volonté de retourner en arrière ! L’agro-écologie ne coûte pas d’argent, elle en rapporte. Elle est respectueuse du vivant, du milieu, adaptable à toutes les situations, et très accessible notamment aux petits paysans.

Vous avez déclaré que l’agro-écologie peut lutter contre l’exode rural. Concrètement, quelles sont les mesures urgentes à prendre pour lutter contre ce fléau social ?
Un jeune rural qui réussit admirablement sa vie aujourd’hui grâce à l’agro-écologie me dit : «Normal qu’on ait envie de partir, depuis qu’on est petits on entend : “tu n’es rien ici, va en ville pour mieux vivre”» ! L’agriculture traditionnelle dépourvue de ses liens, et notamment celle héritée du nomadisme «Élevage et céréaliculture», la perte de savoir-faire, la marginalisation et la dévalorisation de la place et de l’image du paysan qui finit par déprécier sa propre représentation, l’imposition des normes, des intrants chimiques, des semences sélectionnées, la dégradation indéniable des ressources biologiques et naturelles de cause à effet… c’est tout cela qu’il faut revoir, redéfinir dans un choix politique. Bien sûr qu’on pourrait maintenir les jeunes et les moins jeunes sur leurs terres, mais en changeant de paradigmes.
De toute façon, nous n’aurons plus le choix, nos villes en disent long !
Le retour à la terre est le recours incontournable. Autant le faire dans les règles de l’art.

Les rencontres du RIAM ont abordé la certification participative et la gouvernance. Qu’est-ce qui a été décidé dans ce sens ?
Nous voulons, en tant que réseau, mettre en place un système participatif de garantie qui assoit un «contrat de confiance et de responsabilisation» entre le consommateur : acteur et responsable, qui a choisi de manger équilibré et sain, des produits issus d’un environnement respecté et le paysan : producteur qui pratique l’agro-écologie et qui a besoin de gagner, sans intermédiaire. Cela induit naturellement un encouragement et surtout un engagement où tout le monde trouve son compte. Quant à la gouvernance, c’est justement comment nous organiser entre initiatives agro-écologiques au Maroc, pour faire adhérer le plus de paysans possibles, pour échanger nos semences paysannes variées et diversifiées, comment récupérer les semences anciennes adaptées en déperdition et les conserver, comment coordonner entre nous pour avoir une même voix, montrer aux politiques que l’alternative proposée est à la fois sociale, économique et environnementale.


Souveraineté alimentaire

Le mouvement agro-écologique considère la souveraineté alimentaire comme la base d’une société équilibrée, impliquant un accès de tous aux ressources vitales et à un revenu décent. Dans ce système, les besoins de l’être humain sont pris en compte dans leur globalité (éducation, santé, logement, transport, économie sociale et solidaire) dans une dimension socio-économique équitable. Il s’agit d’une alternative aux schémas agricoles classiques en privilégiant un travail de sol respectueux de sa structure et des micro-organismes, la garantie d’un sol vivant retenant l’eau et les nutriments. Il est question aussi dans ce mode de production de l’économie d’eau, de la fertilisation organique fondée sur les engrais verts (compostage), de la multifonctionnalité des espaces avec une diversité des cultures et des produits. Les défenseurs de l’agro-écologie appellent à l’utilisation de l’énergie sobre et renouvelable (solaire, éolien, etc.), à des travaux contre l’érosion des sols via la constitution de haies vives et le reboisement.

Repères
  • L’agro-écologie, selon le contexte, recouvre la notion de mouvement social, la notion d’ensemble de pratiques agricoles ou une discipline scientifique alliant l’agriculture biologique à l’écologie.
  • Pour commercialiser les produits du terroir, l’association Slow Food Maroc a lancé dernièrement, à Casablanca, l’Alliance entre petits producteurs et chefs cuisiniers.
  • En France, des agriculteurs se sont spécialisés dans la production de semences et cela leur assure un revenu conséquent.

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