Le Matin : Dans quel cadre s’inscrivait votre mission sénatoriale ?
Christian Cambon : La visite s’inscrivait dans le cadre des relations entre le Sénat de la République française et la Chambre des conseillers. Il existe, en effet, dans chacune de ses assemblées un groupe d’amitié parlementaire. Le nôtre est le deuxième plus grand du Sénat avec près de 80 sénateurs. Traditionnellement, nos délégations respectives échangent chaque année les visites. Il y a trois ans, j’ai conduit une délégation de sénateurs français dans les provinces du Sud. Une visite impressionnante. L’année dernière, nos collègues marocains nous ont rendu visite. Cette dernière s’articulait autour de la thématique du TGV. Cette année, nous avons placé notre déplacement sous le signe des énergies renouvelables et de l’eau.
Vous avez eu une entrevue notamment avec le ministre de l’Intérieur. Quel en a été le contenu ?
En effet, nous avons eu l’occasion, en présence de notre ambassadeur, de pouvoir échanger avec le ministre de l’Intérieur sur les grands thèmes qui constituent la relation franco-marocaine. Nous avons ainsi évoqué le dossier du Mali et, bien évidement, celui du Sahara.
Pouvez-vous nous donner plus de détails ?
Tout d’abord, j’ai tenu à adresser mes remerciements à travers le ministre l’Intérieur, à Sa Majesté le Roi et au gouvernement marocain, pour l’appui que le Royaume a apporté à la France. Car au-delà de l’aide logistique, le survol du territoire marocain a été autorisé aux avions français. Ce qui a bien évidemment aidé l’action des troupes françaises dans l’opération de sécurisation du Mali. En outre, nous avons échangé des informations qui étaient du reste concordantes sur le travail accompli par les troupes françaises au Mali. Dans cet ordre d’idées, l’accent a été mis sur le danger qui pourra revenir lorsque les troupes françaises partiront, surtout avec ces groupuscules de djihadistes qui ont tenté de recréer les circuits de narcotrafic, qu’ils ont exploité pendant plusieurs années et en toute impunité. Ainsi, le ministre de l’Intérieur nous a fait part de la coopération intense et efficace qui l’unit à notre ministre de l’Intérieur et à ceux des autres pays. Avec les derniers événements du Tchad, on voit clairement que la situation est encore incertaine. Aujourd’hui, la sécurisation du Mali et de toute la région est très importante. En tout cas, nous avons pu confirmer la convergence des points de vue de la France et du Maroc sur ce sujet.
Vous avez évoqué la question du Sahara. Quel commentaire faites-vous des derniers développements qu’a connus le dossier ?
La position de la France est bien connue et elle n’a subi aucun changement. Nous considérons que la proposition marocaine d’une autonomie élargie est une base de discussion tout à fait sérieuse pour résoudre ce problème. Cette position a été reprise à la fois par le premier ministre lorsqu’il est venu en décembre et par le Président de la République au Parlement marocain lors de sa visite. Le Président a réaffirmé cette position ce qui a été reçu par un accueil chaleureux des parlementaires. Cette prise de position a été absolument constante. Le rôle de la France, en tant que membre permanent du conseil de la sécurité et ami du Maroc, mais qui entretient également de bonnes relations avec l’Algérie, est de tout faire pour que les parties en présence trouvent les voies du règlement de ce problème.
Comment analysez-vous l’initiative américaine visant à élargir les compétences de la Minurso avant son retrait ?
Cette initiative américaine a beaucoup perturbé nos amis marocains et nous étions également surpris. Car ce genre d’initiative se prend généralement au sein du groupe «des amis du Maroc» qui se concerte sur ce genre d’initiatives. Je ne vais pas commenter cette initiative américaine. Mais je tiens à rappeler que notre propre ministre des Affaires étrangères a fait savoir au secrétaire d’État américain que cette initiative était évidemment inopportune au sens où ce sujet est d’une telle complexité qui plonge ses racines loin dans l’histoire et que toute initiative désordonnée risque de compliquer les choses plutôt que de favoriser le dialogue. Grâce au travail de conviction, les Américains ont retiré leur décision et finalement le résultat est assez satisfaisant. Il est même plus que satisfaisant, puisque la résolution est équilibrée et elle appelle à la nécessité de respecter les droits de l’Homme des deux côtés. Néanmoins, il convient d’être vigilant, car le Maroc est régulièrement attaqué sur ce dossier. D’ailleurs, j’ai expliqué au ministre que le Maroc ne doit pas être systématiquement en position de défensive. Car, j’ai eu la chance avec bon nombre de collègues d’aller au Sahara en 2010, nous avons vu ce que le Maroc a fait pour le développement de cette région. Et nous ne pouvons que saluer le rôle du Maroc en matière de sécurité dans toute cette région. Imagine-t-on les événements du Mali avec un territoire qui aurait été sans aucun contrôle ? Donc, nous nous plaisons à constater que la présence d’effectifs conséquents en termes de sécurité et de forces armées du Maroc dans cette région du monde est un facteur de sécurité aussi bien pour le Maroc que pour l’Europe.
Qu’en est-il de la responsabilité de l’Algérie dans ce dossier ?
Il ne m’appartient pas de porter un jugement sur la responsabilité de quiconque. Par contre, il est du rôle de la France de tout faire pour accompagner le Maroc et l’Algérie sur la voie d’une réconciliation. Parce que nous considérons qu’à terme nous devons tout faire pour que se constitue une union du Maghreb. Et lorsqu’on considère l’évolution de ces pays, leurs richesses respectives et ce qu’ils ont en commun, il nous paraît que cette union pour le Maghreb pourrait constituer en Afrique, et face à ces nouveaux dangers, une force d’apaisement et de sécurisation de cette région. En tout cas, c’est un espoir que nous formulons dans le respect de nos relations traditionnelles et d’amitié. C’est la responsabilité de la France et singulièrement des parlementaires de tout faire pour que, raisonnablement, les initiatives positives puissent avancer et nous pensons sérieusement que cette proposition d’autonomie élargie va dans le bon sens.
Concernant le groupe d’amitié France-Maroc, a-t-il atteint les objectifs qu’il s’était tracés à sa naissance ? Et quelles sont aujourd’hui ses priorités ?
Le but de sa création est de plusieurs ordres. Le premier bien sûr est de faire connaître nos institutions et d’échanger autour de certaines thématiques. Et lors des entrevues avec les présidents des deux Chambres du Parlement marocain, je leur ai proposé de pouvoir développer l’échange de hauts fonctionnaires de nos assemblées, surtout au moment où les institutions du Maroc se transforment dans le bon sens. Il peut être utile que la France apporte son expérience, qui est très ancienne, et puisse ainsi aider aux voies de la réforme du Maroc, et au fil des années, nous avons bien entendu élargi nos objectifs. Car notre action est de soutenir toutes les initiatives qui contribuent à renforcer la relation franco-marocaine. Et je pense qu’il n’y a pas de limites quant à la coopération au sein de ce groupe d’amitié et nous appelons ça avec modestie, la diplomatie parlementaire, parce que cela donne la possibilité à des parlementaires de toutes sensibilités d’exprimer leurs points de vue.
Outre le rôle classique de la diplomatie parlementaire, quelles sont les nouvelles pistes que cette dernière pourrait explorer pour davantage d’efficience ?
Il y a des sujets importants, notamment l’Union pour la Méditerranée ou les rapports entre l’Europe et la Rive-Sud de la Méditerranée. Au sein de la commission des affaires étrangères au Sénat, j’anime un groupe de travail sur la Rive-Sud de la Méditerranée. L’idée est d’avoir une meilleure compréhension du Printemps arabe et nous nous apercevons qu’entre l’Égypte, la Libye, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc, il y a quasiment cinq voies différentes qui se sont suivies et donc nous avons besoin de notre relation privilégiée avec la Rive-Sud de la Méditerranée, mais nous avons aussi besoin au titre de l’Europe pour savoir quelles prestations nous devons donner, comment les nouvelles relations devront s’établir entre ces pays et la France et quel genre de coopération nous devons mettre en œuvre. Et là, les actions de la diplomatie parlementaire peuvent paraitre utiles.
La thématique de votre visite s’est articulée autour des énergies renouvelables et de l’eau. Selon vous, quels sont les enjeux de l’approvisionnement en eau dans l’espace méditerranéen ?
Les énergies nouvelles sont un sujet qui interpelle tous les États et tous les Parlements. À l’heure actuelle, il y a un consensus pour mettre en œuvre des énergies renouvelables moins polluantes qui à terme peuvent s’avérer moins coûteuses et plus protectrices de notre environnement. Ainsi, notre première motivation était de venir regarder ce que le Maroc fait en matière d’énergie solaire surtout qu’il y a des projets qui sont en train de démarrer et qui nous intéressent beaucoup.
Il s’agit là des actions qui font partie des priorités de l’Union pour la Méditerranée. D’ailleurs, les nouvelles énergies avaient été évoquées lors de la création de l’UPM comme l’une de ses thématiques importantes.
De la même manière, le problème de l’eau est devenu une préoccupation mondiale. Nous sommes ici pour nous informer de ce volet en regardant les formes traditionnelles et celles modernisées de distribution de l’eau et puis nous essaierons d’en tirer des enseignements, y compris pour les coopérations que nous souhaitons développer avec le Maroc en la matière.
Quelle place la coopération décentralisée a-t-elle en matière d’approvisionnement en eau ?
Elle est essentielle. Je crois que parmi les acteurs importants il y a les États, les grands ensembles comme l’Union européenne. À cela s’ajoutent les collectivités territoriales qui ont beaucoup de choses à apporter. Lors de notre réunion avec le Haut Commissaire aux Eaux et forêts, notre ami Jackie Pierre, élu du département des Vosges, a proposé une coopération avec le Haut Commissariat en démontrant qu’il y a de multiples aspects à ces coopérations. Ainsi, la coopération décentralisée des départements, des régions, des villes et les syndicats des communes est évidemment un élément important.
Globalement, quelle évaluation faites-vous de la visite d’État qu’a effectuée récemment le Président François Hollande au Maroc ?
Je pense que cette visite a été très positive. Le Président de la République a réussi à bien repositionner la coopération franco-marocaine en réaffirmant un certain nombre de positions de la France qui, de mon point de vue, ont rassuré nos amis marocains. Sur le plan économique, le forum des chefs d’entreprises a été fortement marqué par le développement d’un concept, à savoir la colocalisation des entreprises. C’est une idée astucieuse d’interpeller les entreprises françaises pour qu’elles viennent non seulement investir au Maroc pour développer leurs activités, mais aussi qu’elles partent de cette base marocaine pour regarder vers le reste du continent africain. Car avec la dynamique et le dynamisme du Maroc, il existe un contexte général très favorable à la mise en œuvre de la coopération mutuelle. Aussi, avons-nous souligné, et le Président de la République l’a fait de manière claire, qu’il y a une voie largement ouverte pour des entreprises marocaines pour qu’elles viennent s’intéresser au marché français. C’est dans ce double sens respectueux de chacun que, me semble-t-il, cette visite s’est inscrite.
Dans une déclaration faite à la MAP, vous aviez précisé tabler sur cette visite d’État pour franchir «une étape supplémentaire» dans la coopération entre le Maroc et la France, notamment sous l’angle de l’Europe. Quels sont les contours de cette étape supplémentaire ?
De mon point de vue, je vois que l’Europe ne se soucie pas suffisamment de la Rive-Sud de la Méditerranée. L’Europe s’est toujours focalisée sur les Balkans, l’Europe centrale et l’Europe du Nord, le cas échéant. Et donc nous considérons pour notre part que l’Europe et la Méditerranée sont une zone d’une importance cruciale, notamment sur le plan de la paix et je rappelle que c’est autour de la méditerranée que des conflits, des agitations et des transformations se déroulent. De ce fait, l’Europe devra s’intéresser davantage à ses relations, en particulier avec le Maghreb et avec le Sud de la Méditerranée de manière générale. Et c’est un appel pour que l’Europe regarde avec plus de pertinence les relations avec les pays du sud de la Méditerranée.
