Le Matin : Le vendredi 8 juin 2012, l’Université Ibn Tofail de Kénitra a organisé un important colloque international sur «L’économie sociale et solidaire, un levier d’avenir pour les nouvelles générations de modèles de croissance». Le constat qui a été fait c’est que la crise actuelle n’est pas conjoncturelle, et que l’économie sociale et solidaire peut ouvrir de nouvelles voies pour un développement durable. En quoi cette économie constituerait-elle un levier d’avenir ?
Driss Guerraoui : L’économie sociale et solidaire est aujourd’hui au cœur des nouvelles générations des modèles de croissance et des formes alternatives de développement. La raison principale et profonde réside dans la conviction généralisée que le modèle actuel de croissance et de développement a puisé toutes ses capacités, et ce, à un triple niveau : la cohérence du système économique dans son ensemble, de son incapacité à répondre aux impératifs de l’inclusion sociale et à cause de la persistance des déviances qui continue de marquer son mode de gouvernance. Sur le plan de la cohérence du système économique, nous assistons, en effet, à l’exacerbation d’une triple contradiction qui se ramène à trois phénomènes concomitants : la finance contre la production, le marché contre l’État et l’individu contre le groupe et contre la logique de la communauté. En termes d’inclusion sociale, au sens où le système actuel a tendance à aggraver l’exclusion au double niveau de l’emploi et du développement de nouvelles générations de chômage et de chômeurs, de pauvreté et de pauvres. En effet, du fait de la nouvelle révolution post-industrielle, nous assistons progressivement à l’émergence et au développement de formes nouvelles de mobilisation de l’emploi annonçant, selon l’expression de Jeremy Rifkin, la fin du travail tel que l’ont connu nos jeunes et en ont bénéficié jusqu’à présent, et comme le définit Hugues Puel, à savoir un emploi salarié qui se caractérise par un lien salarial ferme, un emploi stable permettant de déboucher sur une carrière, exercé à temps plein, qui procure l’essentiel du revenu familial, relève d’un seul employé, s’exerce sur un lien de travail spécifique et individuellement affecté.
Cette forme d’emploi est en train de reculer, voire de disparaître dans beaucoup de pays, au profit de formes nouvelles de mobilisation du travail, donnant naissance à une nouvelle génération de chômage et de chômeurs. Ces phénomènes imposent de reposer en des termes nouveaux la question de l’emploi dans nos sociétés actuelles et incitent à préparer nos jeunes à cette dure réalité qui attend nos économies, à savoir que le modèle économique actuel sera de plus en plus dans une situation d’impossibilité objective de réaliser conjointement et la croissance et le plein emploi pour l’ensemble des demandeurs d’emploi sur nos marchés nationaux et internationaux du travail.
À cette question du chômage des jeunes s’ajoutent d’autres formes d’exclusion sociale que vous avez évoquées lors de ce colloque. Quelles sont-elles ?
Elles ont trait à l’aggravation des quatre dimensions essentielles de la question sociale aujourd’hui dans le monde. Nous avons d’abord une crise grandissante des systèmes nationaux de protection sociale et l’aggravation de la problématique du financement des régimes de couverture médicale, des retraites, de l’indemnisation des personnes en situation de chômage, de dépendance et de handicap. La déstabilisation des réseaux traditionnels de solidarité sociale, en raison de la décomposition rapide des structures familiales et communautaires du fait de l’emprise du marché, constitue la deuxième dimension qui s’accompagne d’une raréfaction des ressources publiques allouées aux secteurs sociaux, au regard d’une demande sociale croissante exerçant une pression sur les secteurs stratégiques comme la santé, l’éducation et le logement. Enfin, l’impact de la crise financière internationale en termes d’extension des poches de pauvreté et de creusement des inégalités sociales, la déstabilisation de la situation de classes moyennes et la saturation de la consommation des classes aisées de la société qui atteint à son paroxysme, débouchant même pour certaines de ces couches sociales à un non-sens consumériste. Le troisième niveau de l’essoufflement du modèle économique dominant a trait à la gouvernance, qui continue à être marquée par la prédominance de la corruption, de la spéculation, des comportements prédateurs, de la violence de l’argent, avec toutes les conséquences qui en découlent en termes de défiance dans les institutions. Face à cet essoufflement du modèle économique dominant en matière de création de richesses, de promotion de l’emploi et de cohésion sociale, l’économie sociale et solidaire semble offrir d’énormes potentialités, constituer une réelle alternative et, par conséquent, un levier d’avenir pour les nouvelles générations de modèles de croissance et de développement.
À quel niveau se situeraient alors ces perspectives d’avenir qui reposent avant tout sur une reconnaissance de l’importance des initiatives citoyennes ?
C’est dans les potentialités qu’il convient de chercher la réponse. L’économie sociale et solidaire recèle d’énormes potentialisés, soit insuffisamment exploitées, soit non valorisées de façon optimale, soit tout simplement non encore explorées, au niveau tout d’abord de l’existence de gisements importants en termes de croissance et de création d’emploi dans tous les secteurs d’activité, notamment les secteurs d’avenir, tels que l’économie verte, les activités non agricoles en milieu rural, l’économie numérique, l’énergie, l’eau, l’agriculture durable, la santé, le transport, la culture et les loisirs. Les autres potentialités sont les ressources alternatives de financement, à la fois monétaire et non monétaire. C’est ce que vous évoquez avec les potentialités en matière de gestion solidaire de l’économie en phase avec l’état actuel de la société, en particulier les services aux ménages et les initiatives citoyennes dans les domaines les plus divers.
Comment transformer ces potentialités en réalité, autrement dit, quels sont les points forts de cette économie qui rendent ces perspectives possibles ?
Les forces de l’économie sociale et solidaire résident dans ses valeurs et ses principes directeurs, son approche, les instruments qu’elle utilise et les objectifs poursuivis par ses acteurs. L’économie sociale et solidaire est effectivement et avant tout un certain nombre de valeurs et de principes directeurs que sont la libre adhésion, l’égalité entre les acteurs, la démocratie participative et la recherche du bien-être des membres et de la cohésion sociale de la collectivité. C’est aussi une approche fondée sur la gestion concertée et partagée des avantages et des risques. Ce sont des instruments qui s’appuient sur les mécanismes de la solidarité, du mutualisme, de l’innovation et l’expérimentation sociales, ainsi que sur la participation à la conception, la mise en œuvre, le suivi, l’évaluation, le contrôle et la reddition des comptes. Mais le plus important est que l’économie sociale et solidaire poursuit des objectifs qui tranchent avec le modèle économique, à savoir la satisfaction des besoins non couverts par les voies de l’État et du marché, le renforcement du lien social et du vivre ensemble par et pour le renforcement de la cohésion sociale nationale.
Quels sont les défis que l’économie sociale et solidaire aura à relever pour occuper une place prépondérante ?
Il y a au moins trois défis majeurs que l’économie sociale et solidaire doit relever. Tout d’abord le défi des connaissances sur les indicateurs, les modalités de fonctionnement, les mutations. La création future de l’Observation de l’économie sociale et solidaire, figurant dans la stratégie nationale du gouvernement pour la période 2010-2020, pourrait contribuer à relever ce défi. Mais le développement de la recherche scientifique autour de l’économie sociale et solidaire reste la vraie piste d’avenir. La convention qui vient d’être signée entre le Conseil économique et social et l’Université Ibn Tofail à l’occasion de ce colloque international constitue, à ce niveau, un exemple à dupliquer par d’autres institutions et au profit d’autres universités.
Le second défi est celui de la gouvernance. L’économie sociale et sociale représente un modèle économique spécifique qui ne peut être gouverné ni comme organisation publique, c’est-à-dire comme une administration, ni comme organisation privée, c’est-à-dire comme une entreprise. Il convient par conséquent de la gouverner autrement. Ce mode alternatif de gouvernance doit toutefois veiller à concilier entre la recherche de l’efficacité, la pratique démocratique, la sécurisation des intérêts des acteurs et la pérennité du système de l’économie sociale et solidaire dans son ensemble (association, coopératives, mutuelles, fondations, les acteurs des initiatives citoyennes…). Pour ce faire, plusieurs actions sont nécessaires, comme promouvoir la culture de l’économie sociale et solidaire, former à l’ESS, organiser les acteurs et les secteurs, coordonner entre les intervenants, mettre en place une réglementation adaptée, renforcer les capacités de l’instrument humain avec lequel travaille l’ESS, professionnaliser les institutions et responsabiliser les acteurs. Le dernier défi est stratégique et lié à la vision que l’on doit avoir de l’économie sociale et solidaire et ce que l’on veut faire de cette économie. Est-ce un élément de la réforme du système économique ou une alternative et une composante essentielle du changement du modèle économique dominant ? Ce qui nécessite un vrai débat national sur le nouveau modèle de croissance à mettre en place pour répondre aux nouvelles problématiques et nouveaux défis qu’affrontent aujourd’hui nos économies et nos sociétés.
