Le Matin : Violences et Passions, il ne s’agit pas dites-vous d’un essai littéraire académique. De quoi s’agit-il ?
Hanania Alain Amar : Sans aucune prétention – du moins n’est-ce pas mon intention –, en affirmant que mon essai n’est absolument pas un travail académique, j’espère inaugurer un genre particulier, «l’essai affectivo-littéraire»… Je m’explique, mes trois auteurs étudiés ont fait l’objet d’un nombre impressionnant de thèses, de mémoires, d’articles, de conférences, de symposia, d’essais en tout genre, tous ou presque fondés sur une approche systématiquement pédagogique. Mon propos est tout différent et délibéré. J’ai choisi d’évoquer les hommes et leur œuvre en me fondant sur le plaisir de la découverte et les questions qu’ils n’ont pas manqué de susciter en moi, parfois au plus profond de mon être. Je livre donc au lecteur un «écho intime» et non livresque. Je cultive d’ailleurs ce regard que j’ai déjà utilisé dans d’autres essais, tels ceux consacrés à Arthur Koestler, Nikos Kazantzaki et Chaïm Potok (ces deux derniers écrivains, le premier crétois, le second américain, sont plutôt méconnus du public français et francophone). Je m’intéresse essentiellement aux rebelles, à ceux qui n’ont jamais eu peur de dire ce qu’ils pensaient, qui agissaient conformément à leurs idéaux et qui n’ont recherché ni honneurs, ni médailles, ni postes officiels prestigieux. Ceux-là sont des Hommes au sens allemand de Mensch et ils méritent tout mon respect et mon admiration…
Votre préférence, dites-vous, va à John Steinbeck qui a eu le Prix Nobel en 1962, votre compassion à Tennessee Williams et votre admiration à William Faulkner. Pouvez-vous vous en expliquer ?
En effet, j’éprouve une admiration fortement teintée d’enthousiasme pour John Steinbeck parce que toute son œuvre est parcourue par un souffle épique, par un espoir réel, renouvelé en l’Homme. Il y a quelque chose de biblique chez lui, une sorte de Moïse, passeur d’hommes, d’âmes, de sentiments. John Steinbeck est bien le petit fils de Samuel Hamilton, son grand-père maternel, personnage réel et central de son roman-saga «À l’Est d’Éden», une œuvre prodigieuse qui regorge de pensées d’une profondeur exceptionnelle, d’autant que «tout» y est dit de façon simple, accessible qui touche le tréfonds de l’âme humaine, dans chaque œuvre, malgré les difficultés de ses personnages. Ainsi, dans «En un combat douteux» ou dans «Les raisins de la colère», en dépit des diverses calamités qui s’abattent sur les protagonistes, l’espoir en un monde meilleur, en un Homme meilleur, non seulement persiste, mais est exalté. Il en résulte un bien-être évident et une confiance retrouvée en soi et dans l’autre.
Ma compassion va sans réserve à Tennessee Williams, l’écorché vif. Sa vie, son œuvre sont sans cesse infiltrées par du vécu authentique. Ses livres sont tous des fragments d’une autobiographie tourmentée, à peine romancée ou mise en scène. Williams est comme ces patients «borderline» que j’ai rencontrés si souvent dans ma vie de psychiatre, attachants, irritants, fragiles, dangereux pour eux-mêmes et parfois pour les autres, séduisants, séducteurs, menteurs, mais si humains ! L’auteur nous a donné la chance de lire ses drames merveilleusement interprétés au cinéma et au théâtre, servis par des monstres sacrés dont le souvenir ne peut s’estomper. La fin tragique et terriblement triste de l’écrivain renforce cette compassion dont vous parlez.
William Faulkner a toujours suscité mon admiration pour la grande qualité littéraire de ses textes, mais j’avoue que le regard souvent froid, voire chirurgical de l’auteur sur ses contemporains n’incite pas à la détente, au repos, au plaisir. Faulkner dérange, questionne, surprend, irrite, écœure même. Son regard sur l’humanité est sans concessions, il est sans doute dans le vrai, mais l’espoir est quasiment toujours absent, et cela m’a toujours dérangé sauf dans «Sanctuaire» et sa suite «Requiem pour une nonne», qui sont d’immenses chefs-d’œuvre dans lesquels la rédemption trouve sa place, en dépit des abominations commises.
Les trois sont des piliers de la littérature nord-américaine et ils ont exercé une influence considérable sur nos auteurs contemporains. Ils avaient en commun une tendance à abuser de l’alcool, à vivre intensément leur vie. Steinbeck et Faulkner aimaient les femmes, Williams était homosexuel, mais était aussi la «coqueluche» des femmes du milieu artistique qu’il fréquentait. Ils sont morts prématurément tous les trois.
La passion c’est un feu qui dévore, qui cause souffrance et violence, allant parfois jusqu’au cannibalisme. Que risque ce passionné en cas de débordement ? Quelle est la lecture du psychanalyste que vous êtes ?
Comme je tente de l’expliquer dans le livre, la passion est une exacerbation affective, un déchaînement pulsionnel porté à son paroxysme, et elle ne peut que provoquer la souffrance. L’étymologie du mot en est la source même. Compatir, c’est souffrir avec… La passion est dévorante parce qu’elle est aux antipodes de la raison, d’où ma formule un peu lapidaire «il n’existe pas de passion chronique». La passion ne peut qu’être aiguë, violente et peut parfaitement déboucher sur la mort, celle du passionné et celle de celui ou celle qui en est l’objet. Le plus épineux problème réside dans la «responsabilité de sa propre passion». La plupart des philosophes se sont affrontés sur la notion de passion subie et du passionné victime, Jean-Paul Sartre optant pour la pleine et entière responsabilité du «passionné». Pour moi, il est bien clair que la responsabilité n’appartient qu’au passionné, l’objet de la passion est soit neutre, soit modérément concerné ou bien c’est une histoire à deux qui n’a d’autre issue que le tarissement de la passion, la rupture ou la mort. L’exemple que vous citez du cannibalisme est extrême et témoigne d’une pathologie mentale grave (psychose aiguë, c’est le psychiatre et non le psychanalyste qui parle, n’étant pas moi-même psychanalyste, mais psychothérapeute) et non d’une passion. Si celle-ci est alléguée, à mon sens, cela relève de la manipulation et d’une tentative du «monstre» d’atténuer la responsabilité… «Je l’aimais tellement que je l’ai mangée». Cela ne tient pas devant une Cour d’assises, même avec un avocat talentueux… Les jurés ne sont pas des imbéciles !
Steinbeck décrit la vie des ouvriers d’industrie et du monde agricole des années 30 aux États-Unis. Un mot sur cette vie ?
Deux livres témoignent plus particulièrement de cette vie qu’a vécue momentanément l’auteur, «En un combat douteux» qui retrace les moments les plus durs du syndicalisme américain et les exactions commises par les patrons avec la complicité des forces de l’ordre. Quant au monde agricole, «Les raisins de la colère», tant le livre que son adaptation cinématographique plongent le lecteur et le spectateur dans la grande misère des années d’entre les deux Guerres mondiales. Steinbeck a partiellement vécu ces événements et au lieu de se transformer en journaliste ou chroniqueur, il fait partager et partage les espoirs, les craintes, les malheurs de ses contemporains avec beaucoup de compassion et d’humanité, sa vertu cardinale.
Avec Faulkner, c’est l’attirance pour les êtres fragiles qui est mise en évidence et, dites-vous, cet auteur est le seul dramaturge de cette époque véritablement tragique des hommes aveugles partagés entre le destin et les responsabilités. Qu’entendez-vous par là ?
Faulkner est manifestement et fortement inspiré par la tragédie antique. Le destin est un acteur majeur de ses livres. Les personnages foncent vers leur futur, comme si leur vie ne leur appartenait pas comme si tout était déterminé. L’exemple le plus flagrant est retrouvé dans «Requiem pour une nonne», que j’incite vivement le lecteur à lire ou relire, aussi bien dans la «version Faulkner» que dans l’adaptation géniale qu’en a faite Albert Camus. Cette pièce fut pour moi un moment clef des célèbres émissions de théâtre radiophonique de la RTM (Radiodiffusion marocaine) lorsque le génial Julien Raybaud animait sa troupe tous les vendredis soir, avec Léon Noël, Évelyne Flor, Madeleine Baudray, André Veyret, Roger Mars… Mais il ne faut pas oublier un acteur majeur dans l’œuvre de Faulkner, le sud des États-Unis, dur, cruel, impitoyable. Certes, Faulkner s’intéresse aux êtres que ploie le destin, mais aussi aux lieux qui à eux seuls sont violents et destructeurs.
Le regard porté sur cette littérature est conjugué à une période de votre vie, celle passée au Lycée Descartes dans un contexte nourri d’exclusion de l’autre. Un mot sur cette période que vous avez passée au Maroc, votre pays de naissance ?
En fait, il ne s’agit pas du tout du lycée Descartes, mais du lycée Gouraud, rebaptisé Lycée Hassan II lorsque, quelques années après l’Indépendance du Maroc, la France dut rendre certaines structures aux autorités marocaines. La MUCF (Mission universitaire et culturelle française au Maroc) fit construire à l’Agdal non loin de l’hôpital Avicenne un grand et moderne lycée dans lequel je n’ai passé que deux années, en classe de première (1963-64) et terminale philosophie (1964-65), avant de m’engager dans de longues études médicales à Rabat puis Paris.
L’exclusion et le mépris d’autrui se sont épanouis au petit lycée Gouraud durant le Protectorat, puis au grand lycée Gouraud dans les années qui suivirent immédiatement l’Indépendance du Maroc, entre 1956 et 1960 environ. Il faut préciser que beaucoup trop de Français (certes pas tous, tant s’en faut) étaient pétainistes et demeurèrent «revanchards» et partisans de la présence française permanente dans les colonies et protectorats. Police et instruction publique étaient les bastions de Présence Française, la presse du groupe Mas (dont le quotidien du soir «La Vigie Marocaine», par exemple) relayait les éructations antisémites, anti-musulmanes et raillaient ouvertement le Palais Royal et le Sultan Mohammed Ben Youssef, futur Roi Mohammed V. Certains Français avaient un égal mépris pour les Marocains juifs et/ou musulmans… Ainsi, quelques «minables» représentants de l’ancienne puissance occupante ne surent pas prendre le bon virage et continuèrent à arborer mépris et vulgarité envers les anciens protégés sans distinction d’origine. Le tout nouveau centre culturel de la MUCF avait dans ses rangs quelques nostalgiques de la période (bénie pour eux) du Protectorat et conservèrent leur attitude hautaine, voire méprisante, vis-à-vis des jeunes Marocains fréquentant ce nouveau lieu. En revanche, le Centre culturel américain de l’avenue Allal ben Abdallah (martyr de la lutte pour l’Indépendance) adoptait une attitude radicalement opposée, accueillant à bras ouverts tout nouvel arrivant, proposant d’innombrables documents de grande qualité qui vantaient les divers aspects des États-Unis, leur histoire, leur géographie, leur lutte pour l’indépendance, l’American Way of life…
Fort heureusement, de nombreux Français surent défendre le flambeau de la France, en particulier dans l’enseignement, la santé. Je garde de merveilleux souvenirs de certains enseignants humanistes, pour moi, les seuls, les vrais, tels Monsieur Baréa, Monsieur Huguet… Au fond, les autres ne comptent plus, non, mieux, ils ne comptent pas ! L’homme que je suis aujourd’hui ne garde ni regrets ni tristesse, mais seulement un profond étonnement, car la mission de Protectorat aurait pu être plus glorieuse sans les appétits voraces (argent, pouvoir...) de quelques minables que l’Histoire oubliera, ou plutôt que l’Histoire n’a même pas retenus ! Donc, pas de rancœur, non, sérénité, oui !
Trois ou quatre décennies plus tard, garde-t-on le même regard sur cette littérature ? Faites-vous la même lecture ?
Je relis avec autant de plaisir à chaque fois un livre aussi remarquable qu’«À l’est d’Éden», ou «Requiem pour une nonne» ou encore «Soudain l’été dernier». La puissance dégagée par la première lecture est, certes, légèrement atténuée, mais d’autres aspects apparaissent, parce qu’ils font écho à ma propre vie, mes rencontres… C’est un véritable plaisir ! J’ai pour habitude de relire régulièrement certains livres «adorés», et je crois bien avoir relu une quinzaine de fois «À l’est d’Éden», la palme revenant à Alexandre Dumas avec «Les Trois Mousquetaires» (50 fois) et «Le Comte de Monte-Cristo» (20 fois au moins) ! Le thème des passions et des violences a en revanche pris un tournant qui me dégoûte profondément tant dans les livres que dans les films. Le sang, le sexe, l’argent, l’extrême violence sont devenus les ingrédients habituels et nauséabonds de trop de productions littéraires au point de rendre presque anodines les situations décrites par mes chers trois écrivains.
