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Mercredi 24 Juin 2026
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«Comment mobiliser la communauté des scientifiques au Maroc ?»

L’Académie Hassan II des sciences et techniques devrait bientôt publier un rapport très attendu : «Comment relancer la recherche scientifique au Maroc ?» Dans l’encadré que nous publions, le secrétaire perpétuel de l’Académie, Omar Fassi Fihri, avait proposé au cours d’un séminaire organisé par la Commission économique des Nations unies trois pistes de réflexion : une meilleure structuration des moyens et des conditions de recherche, la création d’une base scientifique et technologique nationale et une politique privilégiant la compétence et l’excellence.

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Les 26 et 27 novembre dernier, à Paris, les Assises de l’enseignement supérieur et de la recherche, qui ont eu lieu au Collège de France, ont rassemblé les acteurs des territoires, de nombreux ministres et le premier ministre lui-même, Jean-Marc Ayrault, qui a prononcé un discours remarqué sur l’importance de la recherche et sa corrélation avec la compétitivité d’un pays. Autre discours fondateur, celui de Serge Haroche, Prix Nobel 2012 de physique, natif de Casablanca, celui de Françoise Barré-Senoussi, Prix Nobel de médecine 2008, qui préside les Assisses, et celui de Mme Geneviève Fioraso, ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, qui a effectué une visite de travail en octobre dernier au Maroc. Les interventions ont également mis en évidence les liens entre la société de la connaissance et la démocratie. Comme l’a souligné le rapporteur général des Assisses, Vincent Berger, président de l’Université de Paris Diderot, en rappelant dans une remarquable intervention que l’on pourra lire sur Internet : «La recherche et l’enseignement supérieur préparent la démocratie de demain et construisent la société de la connaissance. L’importance accordée à ce secteur permet à une Nation d’affirmer un cap de civilisation». Nous avons, en marge de ces Assises, à Paris, rencontré un chercheur marocain, Mohamed Najim, directeur d’un laboratoire de recherche de Bordeaux. Il est lui-même auteur d’un rapport publié en 2008 où il tirait certaines conclusions qui restent d’actualité. Entretien.


Le Matin : Vous êtes l’auteur d’un rapport sur la situation de la recherche et développement au Maroc. Quelles sont les conclusions auxquelles vous aboutissez ?
Mohamed Najim : Ce rapport a été nourri par une approche comparative, puisque j’ai eu l’opportunité de me déplacer dans le cadre de la coopération dans la recherche et le développement dans de nombreux pays comme l’Afrique du Sud, l’Inde, le Mexique, le Brésil, Cuba, mais aussi dans des pays voisins comme l’Algérie, la Tunisie ou des pays de l’Union européenne. Dans cette constellation de pays, j’ai essayé de voir ce qui peut faire la force ou la faiblesse du système marocain et de faire des recommandations. Lors des Assises nationales de l’enseignement supérieur et de la recherche de Paris que j’ai suivies, le Premier ministre Jean-Marc Ayrault s’est adressé aux chercheurs qui représentent, dit-il, «la pointe avancée de notre intelligence collective. Nous devons, dit-il encore, faire de l’élévation du niveau de formation et des progrès de la recherche un formidable levier de croissance et de développement au service du redressement de notre pays.»

Que représente la recherche
scientifique ?
La recherche scientifique, tous domaines confondus, permet d’augmenter le patrimoine de connaissance au niveau fondamental et au niveau abstrait. C’est un instrument de développement. L’innovation et la recherche ont été identifiées parmi les axes prioritaires sur lesquels un pays doit agir pour accélérer son processus de rattrapage technologique. Mais pour que la RD soit un levier, il y a des prérequis. Il faut un système d’éducation performant, un système de formation professionnelle en adéquation avec les besoins et un environnement propice à la créativité et à l’entrepreneuriat.

Il existe au Maroc plusieurs structures de recherche scientifique, des structures rattachées à des universités, à des départements ministériels, au Centre national de la recherche scientifique et technologique (CNRST) et à l’Académie des sciences Hassan II… Il reste cependant difficile de faire un diagnostic global de ce secteur ?
Il y a effectivement un très grand nombre d’opérateurs dans la recherche, mais sans réelle coordination sur les thématiques prioritaires. Concernant le diagnostic, il y a des indicateurs qui permettent d’évaluer la RD. Je pense au nombre de publications, au nombre de brevets déposés, au nombre de chercheurs, à la part du PNB qui est allouée à la recherche et développement ; ces indicateurs n’ont pas de valeur dans l’absolu, mais ils nous permettent de déterminer le degré de mobilisation de la communauté scientifique.

Qu’en est-il au Maroc des indicateurs comme le nombre de publications et de brevets ?
Chaque chercheur partage ses travaux en publiant dans les revues scientifiques. C’est la contribution de chacun dans le monde qui fait avancer la recherche dans les différents domaines. Jusqu’en 2011, en Tunisie, le nombre de publications est 6 fois plus élevé qu’au Maroc où l’on a assisté à une baisse des publications. Les chercheurs marocains sont d’un bon niveau, mais ce différentiel avec la Tunisie peut s’expliquer par le fait que l’argent consacré à la recherche est mieux utilisé et qu’il y a une plus grande stimulation de la communauté scientifique tunisienne.

Vous venez d’effectuer un séjour en Algérie, à Tlemcen. Quelle est la situation de la recherche scientifique dans ce pays voisin ?
L’Algérie a mené des réformes importantes qu’il faut mettre au crédit d’Abdelhafid Aourag, directeur général de l’enseignement et de la recherche. Il a pris des mesures fortes pour mobiliser la communauté scientifique algérienne, encourager les projets, restructurer le panorama académique. Aujourd’hui, le seul opérateur, c’est la Direction de l’enseignement supérieur et de la recherche qui porte une politique volontariste, en accord avec le gouvernement, qui donnera à court terme des résultats.

Qu’en est-il de la part du PNB allouée à la R&D ?
Au Maroc, la part du PNB consacrée à la R&D est de 0,7%. En Tunisie, elle est de l’ordre de 1,1%. En Corée, et à titre de comparaison, elle est de 6%. Les pays européens se sont fixés comme objectif dans la conférence de Lisbonne en 2000 d’atteindre, en 2010, 3%. Ce taux a été atteint par l’Allemagne et en France nous sommes à 2,2%.

Compte tenu de ces indicateurs, à quelle conclusion arrivez-vous ?
Si on fait une analyse macroscopique, on peut conclure qu’il y a dispersion et non-stimulation de la communauté scientifique.

La Chine a réalisé un saut qualitatif dans la recherche. Comment est-elle parvenue à ces résultats ?
Dans tous les pays dits de l’Est, il y avait un opérateur unique de la recherche scientifique, qui est l’Académie des sciences. En Chine, où je me rends régulièrement, je me suis rendu compte du rôle majeur de l’Académie des sciences qui intervient dans tous les domaines : santé, science, transport… et dont l’assemblée générale est suivie par le Président chinois lui-même. La Chine a une progression annuelle de deux chiffres grâce à sa production scientifique dans des domaines aussi stratégiques que la défense, l’informatique, l’ingénierie et les sciences du vivant.

Vous évoquez souvent l’exigence
de l’excellence. Qu’entendez-vous par là ?
Si on veut développer la recherche scientifique pour qu’elle devienne un levier de développement, il y a lieu de cultiver l’excellence.
Cela veut dire que les meilleurs, qui y dédient leurs vies et leurs activités de recherche, doivent être encouragés, d’autant que la compétition internationale est très forte.
Or il n’y a pas d’excellence sans évaluation. Cela veut dire qu’il faut gratifier ceux qui mènent des actions exceptionnelles. Aujourd’hui, c’est le corps des enseignants de l’enseignement supérieur qui fait de la recherche, mais c’est le système à l’ancienneté qui imprime les carrières. Il n’apporte pas les encouragements suffisants à ceux qui veulent valoriser le domaine de la recherche.

Quelles recommandations faites-vous dans ce sens ?
J’ai fait des recommandations sur la manière de répartir les fonds, sur la base de projets et d’appels d’offres. L’autre recommandation, c’est la création de centres d’excellence dans des domaines qui ne sont pas défrichés. Dans celui des plantes médicinales, par exemple.
Il existe déjà un institut à Taounate, dans la région de Fès...
Il faut l’inscrire dans une dynamique plus forte. L’environnement marocain apporte une corrosion particulière liée au fait qu’une partie du Maroc se trouve dans des zones désertiques.
Il y a des domaines spécifiques pour lesquelles on peut décider une réflexion, je pense à la chimie des minerais, les huiles spécifiques, la protection de l’environnement, les énergies alternatives, la pharmacologie, la mer et ses richesses, la modélisation épidémiologique pour des maladies latentes… aux mathématiques, car nous avons une communauté de mathématiciens qui ont été formés à un haut niveau et qui sont de grande qualité. Il y a également lieu de donner une place aux sciences humaines et sociales ainsi qu’aux sciences économiques, qui sont indissociables du développement économique. La localisation de ces centres d’excellence peut faire l’objet d’appels d’offres mettant en concurrence différentes régions du pays qui disposent d’un vivier de matière grise, de doctorants, de chercheurs d’université et de relations avec la diaspora marocaine qui dispose de chercheurs de qualité.


«La promotion de la Recherche et développement en Afrique du Nord»

Aujourd’hui, la préoccupation qui conditionne notre capacité à nous saisir de l’avenir, c’est notre rapport aux sciences et à la technologie, notamment face à la convergence des technologies numériques, nanométriques, biologiques et cognitives, sur lesquelles se concentrent les efforts mondiaux de recherche et d’innovation. Au cours des deux siècles derniers, les théories économiques néoclassiques ne reconnaissent que deux facteurs de production : main-d’œuvre et capital. Ceci est en train de changer. L’information et le savoir remplacent le capital et l’énergie en tant qu’actifs principaux et créateurs de richesse, de la même manière que ceux-ci avaient remplacé main-d’œuvre et propriété agraire deux siècles auparavant. De plus, les progrès technologiques du 20e siècle ont transformé la majeure partie du travail créateur de richesses d’une base «physique» à une base «connaissance». Technologie et savoir sont maintenant les facteurs clés dans le processus de production.

La croissance de la part immatérielle de la richesse produite et le développement de nouveaux réseaux multimédia comme internet marquent l’émergence de la société de l’information. Du fait de la mobilité accrue de l’information et de la mondialisation de la main-d’œuvre, savoir et expertise peuvent être transportés instantanément à travers le monde, et tout avantage gagné par une entreprise risque d’être effacé aussitôt par ses concurrents. Le seul avantage comparatif que peut avoir une entreprise durablement réside dans le processus d’innovation – combinant la connaissance des marchés et le savoir technologique aux talents créatifs des «travailleurs du savoir» afin de résoudre un flux constant de problèmes liés à la compétition – et dans sa capacité à transformer le savoir en valeur ajoutée. Comme l’exprime si bien Geoff Nicholson, «la recherche est la transformation d’argent en savoir, l’innovation est la transformation du savoir en argent», autrement dit en richesse. Il existe incontestablement une corrélation entre la croissance du niveau de développement d’un pays et l’investissement qu’il réalise en recherche et innovation. L’ambition qui préside à l’édification d’une société du savoir est fondée sur la conviction que le savoir peut être un instrument décisif du développement, et dans l’économie fondée sur le savoir, le capital humain devient la principale richesse. Bien plus, l’intelligence et le savoir sont la clé d’une compréhension au sens large du développement incluant à la fois le développement humain et le développement durable. L’essor de la société du savoir constituerait donc une chance pour rattraper notre retard sur les pays industrialisés.

De toute évidence, on ne peut accéder à l’économie et à la société du savoir sans des investissements conséquents dans les domaines de l’éducation, de la formation et de l’apprentissage. De même, on ne pourra faire progresser simultanément la croissance économique, le développement social et la protection de l’environnement sans exploiter massivement les ressources de savoir toujours renouvelées et qui sont mises à notre disposition grâce à la recherche scientifique, à l’expertise technique et aux systèmes d’information. La compétition internationale du 21e siècle sera une bataille de l’intelligence et du savoir. L’entrée de nos pays dans la société et l’économie du savoir constitue un enjeu décisif pour le présent et l’avenir de nos pays. Dans ce contexte, le Maroc, sous la Haute impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, a adopté une stratégie nationale visant à insérer notre pays dans la société et l’économie du savoir. Les objectifs préconisés sont le développement de l’éducation et de la formation, la promotion de la recherche scientifique, une large utilisation des nouvelles technologies de l’information et de la communication, la réalisation accélérée de grands travaux d’infrastructures, la mise en place d’une politique encourageant la libéralisation et la libre concurrence et la redéfinition du rôle de l’État. Concernant la recherche scientifique et l’innovation, l’objectif est d’en faire un levier essentiel de développement. Dans ce cadre, un effort considérable d’organisation, de structuration et de coordination a été entrepris, des programmes d’appui à la recherche ont été mis en place, des réseaux et des instruments de travail ont été créés et l’ouverture de la recherche publique sur les entreprises a été développée.
Cependant, l’efficacité et les retombées de ce travail sont largement tributaires de son développement dans le cadre de trois actions principales :
• Poursuivre l’effort de structuration et d’organisation en améliorant les conditions de travail des chercheurs, en leur assurant des moyens pour faire de la recherche dans un cadre organisé et pour des objectifs scientifiques et techniques clairement
identifiés.
• Créer une base scientifique et technologique nationale avec la mise en place des plateformes technologiques (telles l’IMIST, le réseau MARWAN, les UATRS) et des infrastructures de recherche dans des domaines porteurs pour le développement économique et social du Maroc.
• Poursuivre une politique privilégiant la compétence et l’excellence, en encourageant les éléments brillants et les jeunes chercheurs, et en développant la culture de l’évaluation et de l’auto-évaluation. Dans ce cadre, l’Académie Hassan II des sciences et techniques agit à la fois comme instance de réflexion, d’orientation et d’évaluation du système scientifique marocain et comme agence de moyens en matière de promotion et de développement de la recherche scientifique, par l’encouragement de l’excellence dans ce domaine.

Extrait de l’intervention de Omar Fassi Fihri, secrétaire perpétuel de l’Académie Hassan II des sciences et techniques



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