«C’est dur de mourir au printemps», disait Jacques Brel, c’est d’autant plus affligeant que la défunte était à la fleur de l’âge. Hélas ! cette fleur diaphane subrepticement se fane en pleine floraison printanière.
C’est dur de mourir au printemps, quand on sait que la défunte chérissait particulièrement cette saison, propice à la création artistique, saison où elle se pâmait d’admiration devant l’exubérance des couleurs, la luxuriance de la végétation, le miroitement de la mer, qu’elle s’évertuait à reproduire sur ses belles marines.
C’est dur de mourir au printemps, quand on se remémore la prestigieuse exposition de la défunte, organisée il y a quelques années au musée des Oudayas, à proximité du Cimetière des martyrs où elle repose désormais en paix. Suprême ironie du sort ou sort de l’ironie, un cimetière attenant à son musée ; décidément entre la vie et le trépas il n’y a qu’un pas qu’elle a dû franchir stoïquement.
Cheveux ébouriffés de bohémienne, vêtue sans apparats, arborant un sourire exquis, cachant très mal sa timidité, elle se planta à l’entrée du musée pour accueillir ses hôtes, qui des esthètes, qui des journalistes, qui des écrivains, venus assez nombreux voir l’éclosion d’un nouveau talent du monde pictural. Humble et discrète, elle était ce soir-là gênée aux entournures, car elle n’aimait pas les feux de la rampe, ni les caméras ni les interviews ni les photos, ni les propos flatteurs, dithyrambiques. Tout ce monde factice des médias l’horripilait.
En dépit de son charme, elle répugnait toujours à poser devant les photographes, les exhortant plutôt à apprécier la beauté immarcescible de ses marines, ses portraits à la face patibulaire qui crient leur indignation face à l’hostilité d’un monde immonde ; ils sont certes laids, mais esthétiquement beaux, aussi beaux dans leur laideur que les portraits du regretté Mohamed Drissi, décédé prématurément à Paris suite à une crise cardiaque en 2003.
Elle aussi préféra mourir subrepticement à Paris à l’hôpital Salpêtrière, loin des siens, de sa mère éplorée, Touria Zniber, à qui elle doit tant, de son père Haj Mohamed Nejjar, éminent ébéniste et graveur de Salé, auquel elle doit l’immersion dans le monde de l’art.
C’est d’autant plus dur de mourir au printemps que la défunte réalisa un chef-d’œuvre, un tableau miniature (1,2 cm x 0,9 cm), qui lui a valu la mention de son nom au livre Guinness des records en 2000, et le panégyrique de la presse nationale.
Au moment où on s’apprêtait à sortir sa dépouille, l’installer dans le corbillard qui l’acheminera vers la Mosquée des martyrs, un de ses tableaux, peut-être celui qu’elle chérissait le plus, se détacha subitement du mur et s’affala bruyamment sur le sol, comme pour rendre un ultime hommage à son auteure, qui a dû passer des nuits blanches dans la solitude morne de son atelier, en suant sang et eau avant de pouvoir l’enfanter dans le plaisir et la douleur.
Son époux, ses proches, ses voisins ses frères et sœurs Abdalilah, Mhamed, Adil, Noureddine, Fouad, Fouzia et Faiza, pleuraient à chaudes larmes la fille si prévenante à l’égard des parents mal en point, la mère affectueuse toujours aux petits soins avec ses enfants Issam et Nabil, l’artiste-peintre talentueuse, discrète, fuyant les feux des projecteurs, si généreuse qu’elle offrait à tour de bras ses toiles à ses amis, magnanime, ne se plaignant jamais, ni du mal qui la consume chaque jour, ni de la perfidie de son encadreur de tableaux qui lui a subtilisé plusieurs toiles.
À la Mosquée Achouhada l’imam annonça d’une voix caverneuse la prière mortuaire d’une femme, cette femme s’appelait Fatiha Nejjar est morte comme elle a vécu, dans la discrétion. À l’instar de ses prédécesseurs (Gherbaoui, cherkaoui, Kacimi, Drissi, Saladi), elle a eu une vie brève, mais lumineuse.
Par Abdelouahad Zaari, enseignant
