Ibn Muflih était arrivé le premier, suivi bientôt des autres. Les juges discutèrent des agissements d'Azdar et de sa menace de tuer ceux qui demandaient à Tamerlan l'aman. Ils parlèrent de la capture par les Mongols à Chaqhab du grand cadi chaféite Sadr Manâwî, puis demandèrent au Maghrébin de patienter un jour ou deux, le temps que la situation parût plus claire, mais il refusa et insista pour descendre au bas de la muraille sans attendre. Ibn Muflih l'aida à prendre pied au moyen de cordes en tissu de turban. Dès qu'il se retrouva près de Bâb Jâbiya, des soldats l'entourèrent et l'emmenèrent chez le gouverneur mongol de Damas, Chah Malek, qui l'accueillit chaleureusement et ordonna d'installer ceux qui l'accompagnaient dans le quartier du grand Khan Tamerlan.
Alors qu'Abdel attendait, la tête saturée d'appréhensions, il vit à l'extérieur un soldat poussant un homme à demi nu, aux mains liées. C'était sûrement le juge chaféite emprisonné la veille. Quelques instants plus tard, on l'appela par son nom et son titre de juge malékite le Maghrébin. Il balbutia quelques versets, ajusta son burnous puis entra dans la tente où Tamerlan tenait séance. Quand il le vit, il songea : «Voici donc l'être étrange tel que je l'ai toujours imaginé ! Le voilà avec son strabisme, ses cheveux denses et lisses, sa barbe satanique, son front large surmontant son nez épaté. Ses traits et sa prestance montrent, à coup sûr, qu'il déborde de vitalité naturelle et d'énergie.» Cet être assis sur les coussins de son trône ressemblait fort à un lion dans sa grotte, observant tout, contrôlant tout, y compris les plats qu'on lui présentait avant de les passer aux Mongols amassés devant sa porte, tels des monstres carnassiers. Quand Abdel s'approcha du trône, il salua, la tête baissée, et ne put que laisser le despote affalé lui passer la main sur son menton. Après quoi, il se figea là où on lui indiqua de s'asseoir, puis on appela le traducteur.
Après les présentations d'usage, il découvrit que c'était le juriste Ibn Numân qu'Ibn Muflih avait déjà mentionné. Tamerlan soumit le savant à un questionnaire méthodique portant sur son identité, son appartenance et sur toute la panoplie des quand, comment et pourquoi… Ses réponses étaient brèves, parfois évasives, et il n'hésita pas à mettre en avant les bienfaits de Zâher Barqûq, tout en exprimant sa désapprobation de l'exécution par ce sultan des ambassadeurs du grand Khan. Quand il fut interrogé sur le Maghreb intérieur, le Maroc, sa géographie, ses richesses, sa population, ses tribus et ses gouvernants, il s'aperçut que le tyran s'y intéressait vivement et que ses yeux rougissaient de curiosité et de convoitise. Aussi répondit-il de façon laconique, soulignant dans ce pays l'extrême difficulté du relief et la grande combativité des guerriers et des habitants. Mais il ne parvint pas à détourner l'attention du conquérant pour le sujet. L'interprète lui transmit son ordre :
- Notre Seigneur le grand Khan désire ardemment en savoir plus sur ce Maghreb extrême, situé entre deux continents et deux mers, et il voudrait que tu le décrives par écrit comme s'il le visionnait, le traversait et foulait ses vallées, ses plaines et ses montagnes.
Ismaïl Harakat
Alors qu'Abdel attendait, la tête saturée d'appréhensions, il vit à l'extérieur un soldat poussant un homme à demi nu, aux mains liées. C'était sûrement le juge chaféite emprisonné la veille. Quelques instants plus tard, on l'appela par son nom et son titre de juge malékite le Maghrébin. Il balbutia quelques versets, ajusta son burnous puis entra dans la tente où Tamerlan tenait séance. Quand il le vit, il songea : «Voici donc l'être étrange tel que je l'ai toujours imaginé ! Le voilà avec son strabisme, ses cheveux denses et lisses, sa barbe satanique, son front large surmontant son nez épaté. Ses traits et sa prestance montrent, à coup sûr, qu'il déborde de vitalité naturelle et d'énergie.» Cet être assis sur les coussins de son trône ressemblait fort à un lion dans sa grotte, observant tout, contrôlant tout, y compris les plats qu'on lui présentait avant de les passer aux Mongols amassés devant sa porte, tels des monstres carnassiers. Quand Abdel s'approcha du trône, il salua, la tête baissée, et ne put que laisser le despote affalé lui passer la main sur son menton. Après quoi, il se figea là où on lui indiqua de s'asseoir, puis on appela le traducteur.
Après les présentations d'usage, il découvrit que c'était le juriste Ibn Numân qu'Ibn Muflih avait déjà mentionné. Tamerlan soumit le savant à un questionnaire méthodique portant sur son identité, son appartenance et sur toute la panoplie des quand, comment et pourquoi… Ses réponses étaient brèves, parfois évasives, et il n'hésita pas à mettre en avant les bienfaits de Zâher Barqûq, tout en exprimant sa désapprobation de l'exécution par ce sultan des ambassadeurs du grand Khan. Quand il fut interrogé sur le Maghreb intérieur, le Maroc, sa géographie, ses richesses, sa population, ses tribus et ses gouvernants, il s'aperçut que le tyran s'y intéressait vivement et que ses yeux rougissaient de curiosité et de convoitise. Aussi répondit-il de façon laconique, soulignant dans ce pays l'extrême difficulté du relief et la grande combativité des guerriers et des habitants. Mais il ne parvint pas à détourner l'attention du conquérant pour le sujet. L'interprète lui transmit son ordre :
- Notre Seigneur le grand Khan désire ardemment en savoir plus sur ce Maghreb extrême, situé entre deux continents et deux mers, et il voudrait que tu le décrives par écrit comme s'il le visionnait, le traversait et foulait ses vallées, ses plaines et ses montagnes.
Un écrivain prolixe
Philosophe, homme de lettres et auteur prolixe, Bensalem Himmich figure parmi les plus grands spécialistes d'Ibn Khaldoun, auquel il a consacré plus d'un ouvrage explorant les multiples facettes de l'érudit, historien, diplomate, homme politique et philosophe natif de Tunis. Titulaire d'un doctorat d'État de l'Université Sorbonne Nouvelle en 1983 et lauréat des prix Neguib Mahfoud (2002) et Sharjah-UNESCO (2003) pour l'ensemble de son œuvre, l'auteur, déjà signataire de «Al Allama», «le Calife de l'épouvante» (Serpent à plume), ou encore, «Au pays de nos crises» (Afrique-Orient), dresse un portrait dithyrambique d'un personnage qui le mérite amplement. Un homme du Moyen Âge aussi bien sollicité par les despotes éclairés de l'époque que par les gouvernants les plus sanguinaires. C'est que les avis de cet érudit hors pair faisaient autorité au Machrek et au Maghreb et inspirèrent divers courants de pensée. Si le legs d'Abouzeid Abdurrahman Ibn Mohammed Ibn Khaldoun était placé sous le signe d'une sagesse incommensurable et d'un sens de l'équité proverbial, celui de Tamerlan a été marqué par le glaive et le sang pour assouvir une ambition démesurée et une soif de puissance inextinguible. Ibn Khaldoun sera par ailleurs porté sous peu à l'écran à travers une production d'une dimension panarabe, suite à un scénario d'excellente facture rédigé par Bensalem Himmich qui prête régulièrement sa plume au 7e Art. Une contribution en guise d'hommage à un personnage qui aura marqué l'histoire de son empreinte.Ismaïl Harakat
