Plaidoyer pour un développement durable et intégré du nord du Maroc

Publié le : 21 août 2012 - Farida Moha, LE MATIN

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Ce projet permettra une plus grande mobilité, circulation et des échanges de marchandises et des personnes qui peuvent désormais aller plus vite, dans des conditions de sécurité et de confort. Sans revenir aux raisons majeures qui expliqueraient comme le fit le géographe Germain Ayache «le grand retard historique» du Maroc septentrional, il faut, pour comprendre la portée du projet de la rocade méditerranéenne, revenir à l’histoire du nord du Maroc et relire les écrits de Mohamed Naciri et Fouad Zaim dans les années 80 et 90. Pour le Professeur, géographe, experts des montagnes et des oasis et spécialiste de l’innovation territoriale, «la Méditerranée est tellement peu présente, voire entièrement gommée dans l’imaginaire de nombre de Marocains, que l’on est tenté de se demander si le Maroc est bien un pays méditerranéen !» Fouad zaim, historien, écrivait lui en 1986 : «De nos jours encore, par un de ces anachronismes dont l’histoire a le secret, la Méditerranée marocaine est une frontière et le Maroc méditerranéen une véritable “marche” aux portes de la mer intérieure qui demeure quasiment absent de sa façade méditerranéenne.» Il faut dire que les colonialismes portugais et espagnol en asphyxiant la Zone nord avaient réussi à déplacer le Maroc de la Méditerranée vers l’Atlantique.

À la différence du protectorat français qui tout en exploitant les richesses du pays a construit ses infrastructures, le bilan du protectorat espagnol est tout autre : exploitation des richesses de la région, bois, terres, ressources halieutiques sans aucun investissement ou réalisation «in situ». À l’indépendance, la région est excentrée, enclavée en montagne par les chutes de neige en hiver et les glissements de terrain, avec des routes sinueuses et accidentées qui faisaient de cette région une zone à part. Il faudra attendre le début du millénaire, après une longue période de repli, pour voir prendre forme un immense chantier, celui de la Rocade méditerranéenne qui, au-delà du développement d’un territoire, va recentrer le développement tout entier du Maroc. Le communiqué de presse du ministère de l’Équipement en souligne les contours : «Avec l’ouverture à la circulation de la section Tétouan Jebha, le Maroc a achevé les travaux de la Rocade méditerranéenne qui est un chantier de Règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI.

Ce tronçon est l’ultime maillon du grand projet de la Rocade méditerranéenne reliant Tanger à Saïdia sur une longueur de 507 km et d’un coût d’investissement de 7,2 milliards de dirhams, dont l’autoroute Tétouan-Fnideq d’une longueur de 28 km. Cette importante infrastructure routière va permettre aux provinces du nord du Royaume de tirer profit de leur position stratégique de proximité avec l’Europe, à côté de sa contribution à l’aménagement du territoire de la façade méditerranéenne, à son développement économique et social et à la préservation de l’environnement. La Rocade deviendra un axe privilégié pour le trafic de transit des voyageurs et de transport de marchandises entre l’est et l’ouest du littoral méditerranéen marocain.» Les touristes qui emprunteront la rocade méditerranéenne peuvent désormais visiter toutes les localités en bord de mer : Oued Laou, Jabha, Cala Iris, Al Hoceima, Ras Kebdana, Saïdia, dans un paysage féerique et faire le trajet Saïdia-Tanger en cinq heures ! Il reste que cette route, qui sera, dit-on, un levier de développement, ne suffit pas à elle seule : une politique de désenclavement, ce n’est pas seulement couvrir le territoire d’infrastructures, mais fonder celle-ci sur des projets de territoire afin de permettre aux infrastructures de jouer leur rôle au service du développement économique et social durable.

Si la route, par son accessibilité et sa souplesse d’utilisation, assure un réel désenclavement, il faut, à la veille du projet de régionalisation avancée, définir un vaste plan volontariste de développement dans le cadre d’une concertation avec les acteurs locaux pour éviter les dérapages. Dérapage en premier lieu, en cas de non-maîtrise de l’espace et d’extension sauvage. Selon les spécialistes, «les infrastructures de transport seront ainsi d’autant plus compatibles avec les exigences d’un développement durable des territoires si elles s’accompagnent d’une politique de préservation de la biosphère et de densification des villes petites ou moyennes, susceptibles de constituer des pôles d’équilibre par rapport aux grands centres urbains». Une non-maîtrise de l’espace a pour conséquence immédiate la spéculation sur les terrains, le bétonnage de la côte et d’autres risques de défiguration. Le Nord est l’une des plus belles régions du Maroc avec des paysages à couper le souffle et des réserves de biosphère uniques au monde. Il doit être impérativement préservé pour préserver le futur. C’est le sens de l’invite d’un ancien ministre français de l’écologie Brice Lalonde : «Aujourd’hui, dit-il, on sait que si le développement n’est pas durable, ce n’est pas du développement, car si on endommage l’infrastructure naturelle, on a beau avoir des chiffres en hausse, ce n’est pas de la croissance.

La nature n’est pas sacrée, nous sommes bien d’accord. Mais c’est notre fondation. L’écologie, c’est l’économie de la nature qu’il faut additionner à celle des hommes. Il reste à convaincre les décideurs politiques du monde entier que le capital humain et le capital naturel sont plus importants que le capital financier.» Quand on travaille, dit encore Brice Lalonde, pendant longtemps sur ces questions, l’avantage c’est qu’on a beaucoup lu, rencontré et échangé à ce propos. En 2003 déjà, Kirk Hamilton, un expert de la Banque mondiale, proposait de chiffrer le capital naturel et d’en faire une partie essentielle de la richesse des nations. La perte de capital naturel doit être inscrite au bilan des pratiques destructrices qui consistent, par exemple, à couper toujours plus de forêts en laissant les sols s’éroder, ou à racler le fond des océans. C’est une étape nécessaire si l’on veut distinguer la vraie croissance de la croissance de papier.» Le Maroc qui dispose de très belles régions vierges doit préserver son capital naturel, éviter les destructions naturelles et les erreurs du bétonnage de la rive nord-méditerranéenne. C’est un devoir envers les prochaines générations et le meilleur moyen de préserver une richesse naturelle, de développer les énergies solaires et éoliennes que l’on peut exploiter intelligemment en créant des cercles vertueux.

Les infrastructures qui facilitent en effet l’accessibilité des territoires améliorent le niveau de croissance de la région et créent de la richesse grâce à la multiplication des échanges rendus plus faciles et plus intenses. Ces infrastructures, qui rendent plus visibles les bourgs les plus reculés, devraient également contribuer à une mise à niveau des services et des équipements sanitaires et éducatifs. La rocade, comme nous l’explique Hicham N’hammoucha, directeur des routes, et Mohamed Bejrhit, directeur adjoint des routes, dessert les centres urbains et innerve toute la région grâce aux multiples dessertes. Avec le concours de l’Agence de développement du Nord, déjà fortement impliquée, il est temps de travailler à un projet de territoire qui renoue avec l’histoire, comme le souligne dans son ouvrage «le Maroc méditerranéen au XIXe siècle» Fouad Zaim : «le Maroc, écrit-il, a eu, des siècles durant -au moins du IXe jusqu’au XVe siècle- une façade méditerranéenne incontestablement active, jalonnée de ports et de rades, dont l’un, Ceuta, fut un des terminaux maghrébins essentiels des réseaux caravaniers transsahariens de la poudre d’or (“tibr”).

C’est à Ceuta, Nokour, Badis, Ghassassa (la fameuse “Alcudia” des portulans du XIVe siècle), autrefois portes sur l’Ibérie musulmane, fenêtres sur le “Bahr al-Rûm”, ports méditerranéens du “Royaume de Fez”, où, à l’aube de leur puissance, Génois, Pisans, Catalans et Marseillais avaient leurs fondouks et leurs consuls, où accostaient les “galères de barbarie” de Venise et les fustes de Barcelone et de Majorque». Renouer avec son passé tout en préservant son capital naturel… Les intervenants de la table ronde sont tous deux d’accord pour convenir que «le nouvel environnement va jouer un formidable effet de levier économique dans toute la région, car on sait que la mobilité est un facteur de développement. Il reste, disent-ils, qu’un schéma de développement et d’aménagement urbain de tout le littoral est nécessaire. Il faudra que le gouvernement s’y attelle.


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