Economie du mouton

5,2 millions de béliers immolés en un seul jour et 8 milliards de DH pour le monde rural

Publié le : 20 octobre 2012 - Samir Benmalek, LE MATIN

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À quelques jours de Aïd Al-Adha, la même question rituelle revient sur toutes les lèvres : «combien coûtera le mouton cette année ?» À l’image de l’ensemble du secteur, l’agriculture, la disponibilité en ovins, et donc leurs prix, sont soumis aux caprices du climat. Mais disons-le d’emblée, sans risque de se tromper : les prix oscilleront, ce Aïd, entre 2 000 DH et 3 500 DH.
Une fourchette qui correspond évidemment à un mouton ordinaire, comme en achète le Marocain moyen, étant entendu qu’à bête exceptionnelle, prix exceptionnel ! Un beau bélier de race «sardi» se vend, en effet, facilement aux alentours de 5 000 DH… À l’opposé de ce segment haut de gamme, les bourses modestes peuvent se permettre le sacrifice rituel en immolant une (toute) petite bête de race commune à partir de 1 500 DH.

Pour contourner l’obstacle qu’imposent les aléas climatiques, les pouvoirs publics ont pris, dès le mois de mars dernier, le bélier par les cornes en allouant une enveloppe de 1,53 milliard DH dans le but de sauvegarder le cheptel, notamment dans les régions touchées par la sécheresse.
Ce programme subventionne cinq millions de quintaux de fourrage, la prise en charge des frais de transport de trois millions de quintaux de fourrage, la subvention des semences certifiées et l’exonération des droits de douane de l’orge. De même, une importance particulière est accordée à la santé animale à travers la vaccination du cheptel.

Par ailleurs, les agriculteurs les plus touchés sont indemnisés.
Cependant, et comme le relève le Pr Mohamed Taher Sraïri, de l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II de Rabat, dans son ouvrage paru en 2011 intitulé : «Développement de l’élevage au Maroc : succès relatifs et dépendance alimentaire», l’alimentation du cheptel ovin au Maroc est confrontée à un autre phénomène naturel : «La majorité des races marocaines affichent un «anoestrus» (comportement de reproduction)
saisonnier, une absence de chaleurs interdisant la reproduction, de janvier à avril, ce qui induit des agnelages groupés en automne au moment où les disponibilités alimentaires sont à leur plus faible niveau.
Il en résulte des performances contrastées». Ainsi, lors de la mise bas, période durant laquelle la brebis doit être correctement nourrie avec du fourrage frais afin d’assurer le lait nécessaire à la croissance de l’agneau, la disponibilité de fourrage est à son plus bas niveau. 

Une des manières pour les éleveurs d’ovins de s’adapter à cette contrainte qu’impose la nature serait de modifier certains aspects de la conduite de l’élevage (lire, à cet effet, notre entretien avec le Pr Mohamed Taher Sraïri, dans ce même dossier).

Le cheptel ovin au Maroc est composé de 17,5 millions de têtes, chiffre avancé en septembre dernier par le chef de la division des Filières animales au ministère de l’Agriculture et de la pêche maritime.

Une demande de 5,2 millions de têtes

La taille de ce cheptel est-elle en mesure de répondre à la forte demande des Marocains, cette année ? À ce sujet, le ministère de tutelle, cité par l’agence MAP, assure que la demande est estimée pour cette saison à 5,2 millions de têtes, dont 4,8 millions d’ovins (4,3 millions de béliers et 500 000 agnelles, alors que l’offre propre au sacrifice est de 7,5 millions de têtes.
Il faut souligner que la production de viandes ovines a connu, cette année, une hausse de 2%, soit 450 000 tonnes en 2012, selon le département de l’Agriculture, qui précise, en outre, que les éleveurs d’ovins pourront, cette année, réaliser un chiffre d’affaires dépassant 8 milliards de DH, ce qui permettra de dynamiser les activités économiques dans le monde rural.

À ce sujet, le Pr Mohamed Tahar Sraïri, dans sa publication précitée, relève que la viande ovine a changé de statut dans les arts culinaires du Royaume, au cours des cinquante dernières années, passant de celui de produit de consommation ordinaire à celui de mets festif : «La viande ovine a gagné le statut d’un mets festif consommé collectivement, lors du Aïd Al-Kabir en particulier, mais aussi à l’occasion des mariages, des festivals, des moussems, etc. Le mouton rôti, le méchoui donc, est quasi obligatoire».
Or, poursuit le zootechnicien, les caractéristiques du mouton à sacrifier, exigées par les ménages marocains pour le rituel de Aïd Al-Adha, sont différentes de celles du mouton consommé le reste de l’année : «la symbolique des cornes est fondamentale. Pour la majorité des ménages, l’achat d’un animal sans cornes, par exemple, est tout simplement impensable !», précise-t-il.

Cornes, aspect extérieur et croisements

Cela pourrait paraître anodin, mais ces cornes ont parfois des répercussions insoupçonnées. En effet, lors de la célébration de Aïd Al-Adha, qui concentre l’essentiel de l’abattage de toute l’année, la viande n’est pas le seul élément recherché, les autres aspects extérieurs de l’animal acquérant eux aussi leur importance. Aussi, et pour améliorer davantage le rendement ovin, des programmes de croisement sont menés depuis des années. Mais il faut être attentif à ces croisements, car les races utilisées dans ces opérations sont dépourvues de cornes, comme la race «d’man», qui est très prolifique, ou celles qui sont importées. Cette caractéristique les élimine donc dans les choix des familles pour Aïd Al-Adha. Mais, rassure le spécialiste, «l’écrasante majorité des races marocaines, surtout les plus désirées pour leurs cornes bien développées et leur viande de qualité, ont été sélectionnées naturellement durant des siècles». Cette longue sélection fait que les races d’ovins sont parfaitement adaptées à leur milieu naturel, mais présentent toutefois un rendement relativement faible. Soit 12 kilos par brebis, à en croire les travaux de l’Institut national de la recherche agronomique, consignés dans un ouvrage sous le titre «L’élevage du
mouton et ses systèmes de production». 

Dans la pub, le Aïd n’est qu’un prétexte

Comme on n’arrête guère le progrès, le mouton est actuellement à portée d’un clic. Plusieurs sites Internet proposent, en effet, la possibilité d’acheter son bélier par clavier interposé. De leur côté, des sociétés de financement et des banques mettent à profit cette période de ruée sur le mouton en proposant différentes formules de crédit. Affiches publicitaires, spots à la télévision et à la radio, tous les messages incitent à cette ruée vers l’ovin : «L’incitation par l’image publicitaire contribue à l’excès de l’achat», affirme le psychosociologue Mohcine Benzakour. Afin d’avoir une estimation du volume des crédits alloués à l’achat du mouton du Aïd, nous avons contacté l’Association professionnelle des sociétés de financement (APSF) qui nous a précisé que «lorsqu’il s’agit de crédits dits affectés à l’achat d’un véhicule automobile, d’un bien immobilier ou d’un équipement électroménager, le client monte un dossier avec le fournisseur où l’on trouve une facture. On peut donc connaître les montants des crédits alloués. Ce n’est pas le cas dans le cas d’achat du mouton pour lequel le client contracte un crédit à la consommation dit non affecté, ce qui ne nous permet pas de connaître le bien acheté par ce client». Notre interlocuteur à l’APSF précise, par ailleurs, que les campagnes publicitaires qui précèdent toujours Aïd Al-Adha ne sont qu’une accroche permettant aux sociétés de financement de faire mieux connaître les gammes de leurs offres : «Le Aïd n’est qu’un prétexte», confie-t-il. 


Les trois types d’élevage ovin dans le Royaume

• Élevage pastoral : pratiqué surtout dans les zones de montagne et de piémont, avec des animaux alimentés en priorité à base de végétation naturelle quasi gratuite, mais dont l’exploitation nécessite un dur labeur de gardiennage des troupeaux.
• Élevage agro-pastoral : pratiqué en régions de céréaliculture et aux abords des zones irriguées, où les troupeaux reçoivent, outre les produits des pâturages, un complément à partir de parcelles cultivées, notamment les résidus
de céréales comme le son, la paille, etc.
• Élevage oasien : répandu dans les zones arides où l’on trouve une race, la race «d’man», bien connue pour ses capacités de reproduction prolifique, se nourrissant des résidus de dattes et de luzerne.


Où élève-t-on les ovins au Maroc ?

– 19% sur le plateau central : Chaouia, Rehamna et Abda.
– 17,5% dans les plaines du Moyen-Atlas.
– 17% sur le plateau de l’Oriental : Oujda, Figuig, Taza et Jérada.
– 12% dans le Haut Atlas : Haouz, Tafilalet, Ouarzazate, Azilal et Essaouira).
– Le reste, soit 34,5%, est réparti sur les autres régions du Royaume.
(Source : «Élevage du mouton et ses systèmes de reproduction», publié par l’Institut national de la recherche agronomique).


La filière de la laine en quelques chiffres

• La laine en «suint» est la laine locale. Elle est vendue par les éleveurs à la toison entre 6 et 10 DH, ce qui correspond en général à une fourchette de 5 à 7 DH/kg. Son rendement au lavage ne dépasse pas 40%.
• La laine lavée, locale ou importée, se vend entre 10 et 13 DH/kg pour celle destinée au rembourrage, et jusqu’à 30 DH/kg pour la laine fine qu’on utilise dans l’habit traditionnel, comme la djellaba par exemple.
• La laine la moins chère est la «laine morte» qui provient des tanneries. Elle est destinée aux mélanges. Lavée, elle se vend entre 6 et 10 DH.
(Source : Association nationale des éleveurs d’ovins et de caprins).


Les ambitions du Plan Maroc vert

Le Plan Maroc vert prévoit un développement soutenu de la production laitière, en prévoyant de l’augmenter de 2,3 milliards de litres en 2011 à 5 milliards de litres à l’horizon 2020. Pour les viandes rouges, la production devrait atteindre 450 000 tonnes en 2014 et 500 000 tonnes en 2020. Quant à la production avicole, elle devrait passer de 500 000 tonnes en 2010 à 900 000 tonnes en 2020.


L’excès parfois jusqu’à l’endettement

Le sacrifice du mouton lors de Aïd Al-Adha n’étant pas une obligation religieuse, mais juste une tradition fortement ancrée, comment expliquer cette fièvre d’achat qui s’empare des gens chaque année ? Nous avons posé la question à Mohcine Benzakour, psychosociologue installé à Casablanca, qui voit dans ce comportement «davantage un phénomène social, l’informel, que religieux, le formel. C’est l’informel qui pousse aux excès dans l’achat, jusqu’à l’endettement». D’autre part, poursuit le spécialiste, le fait pour une famille de ne pas acheter le mouton est tout simplement impensable, car «c’est une honte. Qu’en penseront les voisins et la famille ? De surcroît, l’achat du mouton du Aïd procure au chef de famille un sentiment de responsabilité. Ce qui revient à conférer un aspect social à la religion», conclut M. Benzakour.


«Il faut aider les éleveurs en les informant sur les rations alimentaires»

Pr Mohamed Taher Sraïri, de l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II de Rabat

Quelles sont les méthodes d’élevage et d’amélioration génétique les mieux indiquées ?
Dans la consommation globale des viandes, tous genres confondus, la viande ovine a vu sa consommation chuter de 40%, en 1960, à moins de 20%, en 2010. C’est surtout à l’occasion de Aïd Al-Adha que la viande ovine retrouve son salut principal et, accessoirement, dans les fêtes. Il convient de rappeler les difficultés du métier d’éleveur d’ovins, surtout dans les zones pastorales comme en haute montagne et dans les steppes orientales, où c’est souvent la seule activité génératrice de revenus. Même dans les zones agro-pastorales, l’élevage ovin est une excellente activité pour valoriser les produits de céréaliculture comme les pailles, le son et les chaumes, ce qui contribue à améliorer les revenus des exploitations.

Comment, à votre avis, remédier au phénomène de la saisonnalité de la reproduction chez les espèces ovines ?
Il n’y a pratiquement pas de solution. L’écrasante majorité de nos races, surtout les plus désirées pour Aïd Al Adha, dotées de cornes bien développées et offrant une viande de qualité, ont été sélectionnées naturellement durant des siècles.
Elles ne se reproduisent donc pas en période de jours courts comme en hiver, ce qui fait que les comportements de reproduction ne démarrent qu’au printemps et les mises bas interviennent cinq mois plus tard, à l’automne, vers octobre. Or, à ce moment, les disponibilités alimentaires sont à leur plus faible niveau. Les éleveurs sont obligés de s’adapter à cette contrainte, notamment en prévoyant des stocks alimentaires.
Une autre manière consiste à retarder la reproduction en séparant les mâles des femelles, de la fin de l’hiver jusqu’à l’été, ce qui retarde les mises bas jusqu’en janvier, période où l’herbe commence à pousser... Mais encore faut-il que la pluie soit au rendez-vous afin que les pâturages verdissent !

En dehors de la race «d’man», dépourvue de cornes, n’y a-t-il pas une autre race répondant aux exigences des familles pour Aïd Al-Adha ?
Les genres de races et leurs effectifs au Maroc sont largement adaptés à la demande exprimée. Pour rappel, le Royaume dispose du 12e effectif mondial avec plus de 17 millions d’ovins. Il suffit d’améliorer les performances productives en alimentant le cheptel correctement, surtout lors des périodes cruciales de la mise bas et lors de l’allaitement. À mon sens, l’action sur la génétique (croisement avec la race «d’man») ne se justifie que pour des systèmes très particuliers ; il faut donc valoriser les produits de croisement, comme de la viande, et non pas les animaux avec des standards esthétiques définis, ce qui suppose par exemple des contrats avec un chevillard. Le cas échéant, ces produits de croisement sont totalement inadaptés pour les standards de Aïd Al-Adha car les bêtes sont dépourvues de cornes et donc non désirées par la majorité des ménages marocains.
Propos recueillis par S.B.


Les principales races ovines du Maroc

Boujaâd
Race de grande taille, son effectif est estimé à 200 000 brebis. Son berceau est localisé dans les provinces de Khouribga et de Béni-Mellal et s’étend sur la région de Boujaâd et de Oued Zem.
D’man
À pigmentation diversifiée, elle est estimée à 300 000 brebis. Le berceau de la race est localisé dans les provinces d’Errachidia et de Ouarzazate.
Beni Guil
Une issue des plateaux de l’Oriental, très bien adaptée à la steppe. Grâce à ces qualités laitières, la femelle est utilisée comme support au croisement industriel. Son effectif est estimé à 1 200 000
de brebis.
Sardi
Le mâle de cette race est très recherché, surtout pour le sacrifice de Aïd Al-Adha. Son effectif est estimé à 750 000 brebis et son berceau se situe dans les provinces de Settat et Kelâat Sraghnas.
Timahdite
C’est la race du Moyen-Atlas, bien adaptée à l’altitude. Réputée pour sa facilité d’engraissement et son rendement en carcasse. Son effectif est estimé à 1 500 000 brebis et son berceau s’étend du Moyen-Atlas aux plateaux de Meknès, Ifrane, Fès, Boulemane, Khénifra.


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